Contexte : En conflit ouvert avec ses propres ministres depuis que son époux, Saïd Hamadi bin Nasser Mkadara, avait été chassé de Mwali, la sultane Djumɓe Fatima binti Abdurahmane rédigea, en mai, sous l’influence du missionnaire français, le père Finaz, un acte d’accusation à leur encontre. Elle le présenta, le 4 juillet 1861, à la marine française, alors placée sous le commandement du capitaine Bertin, afin d’obtenir l’expulsion de trois de ses ministres hors de l’île.
Fumɓoni, le 22 mai 1861
« Djumɓe Fatima1, reine de Mwali, pour servir autant que besoin sera.
Que Dieu protège ceux qui ont le cœur droit !
Je fais connaître par les présentes la position à laquelle je suis réduite, et la félonie de mes deux ministres : Ratsivandi2 et Abdallah Musalim, anciens esclaves de mon père Ramanetaka, auxquels s’est adjoint le chef mohélien Ali Mwalimu. Ils se sont emparés de mon gouvernement, disposent en maîtres, et même, contre moi, de mes esclaves et de mes propriétés, s’arrogeant le droit de diriger l’intérieur de mon palais, où je suis comme leur prisonnière, sans avoir même la faculté de recevoir ceux qui me sont dévoués. Enfin, ils m’ont déshonorée officiellement par une infâme calomnie. Voilà pour ma personne.
À l’égard de mon peuple, ce sont des concussions et des avanies insupportables. Si je n’ai pas mis un terme à ces manœuvres, en les remplaçant d’abord par d’autres chefs dignes de ma confiance, c’est que cette nomination eût désigné ceux-ci à la haine de mes oppresseurs et à une mort certaine.
Voici quelques faits : Il y a vingt mois, au retour de mon mari de Zanzibar, j’accédais à la demande des susdits chefs, en réglant que Saïd Hamadi3 ne se mêlerait pas du gouvernement : mais il devait recevoir les honneurs dus à l’époux d’une souveraine. Au lieu de lui rendre ces honneurs, selon ma volonté et leurs promesses, les chefs l’ont traité, soit par eux-mêmes, soit par des personnes députées par eux, comme on ne traiterait pas un esclave : il a été injurié, et à son entrée au palais, les gardes, sous les ordres de Ratsivandi, lui ont tourné le dos.
Chez nous, la résidence royale est sacrée, et c’est un crime de lèse-majesté d’y frapper ou d’y garrotter qui que ce soit. C’est encore le même crime d’entrer en armes dans l’intérieur réservé, à moins que l’on ne reçoive l’ordre du souverain lui-même. Or, premièrement, à l’entrée de mon mari au palais, Ratsivandi en personne battit un homme de confiance de mon époux dans la cour du palais même, et le fit garrotter au même endroit. Secondement, les soldats sont entrés en armes, à deux heures de la nuit [huit heures du soir] dans l’intérieur réservé, et ont effrayé tout mon monde par leurs cris et leurs gestes furieux. J’ai demandé aux chefs raison de cet attentat, mais ils le nièrent effrontément, car c’étaient eux-mêmes qui en avaient donné l’ordre dans le but d’exaspérer mon mari et de le faire mettre sur la défensive, afin d’avoir un prétexte de l’accuser de menaces avec armes. Ce sont eux qui sont les vrais coupables. Les personnes qui venaient voir mon mari étaient prises et garrottées pour ce seul fait.
Au bout de deux mois d’un séjour marqué à chaque instant par des actes de mauvais vouloir et des injures de ces ministres, mon mari voulut partir pour assurer ma tranquillité. Je lui proposai mon boutre, mais les chefs s’y opposèrent, ils m’ont même refusé de disposer de cette propriété, alors que mon mari proposait de l’affréter à quelque prix que ce fût.
Depuis le départ de Saïd Hamadi sur un boutre arabe, ces trois personnages dirigent les affaires de mon gouvernement sans m’informer de rien. Ils ont même passé sept mois sans venir me voir ou m’envoyer quelqu’un de leur part, et je n’avais, durant tout ce temps-là, de nouvelles d’eux que par les plaintes que me faisaient transmettre mes sujets des tracasseries incessantes qu’ils éprouvaient de leur part. Ils ne disposent pas seulement en maîtres des terrains de l’île, mais mes propriétés réservées elles-mêmes ne sont pas à l’abri de leur rapacité. Ils perçoivent pour eux les produits de mes domaines, et se servent de mes esclaves pour leur avantage particulier, tandis que je ne puis les avoir à ma disposition.
Durant dix-huit mois, je n’ai rien reçu, non seulement des droits dus à la reine, mais même des produits de mes propriétés privées, si ce n’est qu’on m’apporte le strict nécessaire pour vivre au jour le jour, sans que j’aie pu obtenir les douceurs que je demandais, et qui se trouvent sur mes domaines administrés par ces chefs. Ce n’est qu’à l’arrivée d’une corvette de Zanzibar4, il y a deux mois, que, pour prévenir mes plaintes, ils m’apportèrent une seule fois une somme minime en me disant : « Voilà ce qui vous revient », sans me donner de détails. Ils ont interdit aux boutres de Ngazidja de communiquer avec Mwali, et aux gens de Mwali de se rendre à la capitale de Ngazidja, où se trouve mon mari, et cela sans même m’en informer.
Ils ont enlevé d’auprès de ma personne, et exilé du palais, sans m’en donner aucune raison, trois personnes5 que j’avais attachées à mon service. Plus tard, une d’elles voulant venir me voir, ils lui ont mis pour condition, sous peine de mort, de ne pas parler de telle chose. Ils s’arrogent donc le droit de mort.
Ils ont fait publiquement kabary à deux personnages, parce que, leur ont-ils reproché, ils étaient pour moi et non pour eux. Deux autres individus ont été mis aux fers pendant trois jours pour la même raison que ci-dessus, et avec menace de mort. Ainsi, ils ne se contentent pas de gouverner sans moi, ils gouvernent contre moi. Ils m’ont interdit de recevoir aucune lettre de mon mari. Néanmoins, ils avaient promis à M. le commandant français de Langle6 de me laisser la faculté d’écrire à leur proscrit. Dernièrement, ils m’ont enlevé cette consolation en défendant à qui que ce soit, sous les peines les plus sévères, de se charger de mes lettres pour Saïd Hamadi.
Des Français7 sont venus me proposer de faire établissement agricole sur mes terres. J’étais à traiter avec eux de conditions avantageuses pour moi et mon pays ; mais cet établissement, devant gêner les chefs dans le droit qu’ils se sont arrogé de disposer des terres de mon île, et devant faire cesser, au moins en partie, le désordre, tout à leur profit, de leur administration sur mes domaines, ils m’ont déclaré qu’ils ne voulaient pas, sous aucune condition, que des blancs cultivassent ma terre. Ce n’est pas un conseil qu’ils m’ont donné, c’est leur volonté qu’ils m’ont déclarée.
Ils ont défendu aux gardes du palais de m’avertir, lorsque ces Français se présenteraient pour me voir, et leur ont donné l’ordre de congédier, comme de ma part, ces amis chaque fois qu’ils se présenteraient. Ainsi, affaires du gouvernement, affaires particulières, autorité sur mes esclaves, direction de mon intérieur, rapports avec mon mari, ils m’ont tout enlevé.
Plût à Dieu qu’ils m’eussent au moins laissé mon honneur ! Je ne pourrai jamais oublier que, le 6 mfugomontsi8 [17 avril], Ratsivandi et Abdallah Musalimu m’ont calomniée en face et officiellement, me traitant… Dieu et les personnes de ma maison sont témoins de la fausseté de cette accusation ! …me traitant de femme sans honneur. Quant à mon peuple, que je voudrais voir heureux, je reçois chaque jour des plaintes d’injustices et d’avanies que lui infligent l’avarice et l’orgueil de ces trois chefs. Ceux qui sont vexés n’osent même pas venir en personne me confier leurs peines.
Tout cœur droit jugera que cette situation est insupportable.
Que le Très-Haut nous envoie promptement du secours ! »
DJUMƁE FATIMA
Articles et références :
- Pourquoi le Zanzibari Saïd Hamadi bin Nasser fut chassé de Mwali ?
- Histoire de Madagascar: ses habitants et ses missionnaires, Volume 1, Camille de La Vaissière (1884).
Notes :
- Acte rédigé sous l’influence du Père Finaz, reprenant une grande partie de son argumentaire. ↩︎
- Ratsivandi (Tsivandini), son Premier Ministre. ↩︎
- Saïd Hamadi bin Nasser Mkadara, prince omanais de Zanzibar, neveu et conseiller du Sultan Sayyid Saïd al-Busaid, son mari depuis 1852. ↩︎
- Visite de l’amiral des forces navales le 11 mars. ↩︎
- Sa gouvernante Ramana-Zena, sa dame de compagnie Andriambavi et Izuber le capitaine de sa garde. ↩︎
- Alphonse Fleuriot de Langle, Officier de la Marine française. ↩︎
- Il s’agit de Marius Arnaud, représentant de Joseph Lambert. ↩︎
- Mfungomontsi (le premier mois après le ramadan). Elle date ses lettres selon le calendrier comorien, le Nairuze, et celle-ci elle est datée du 11 mfungomɓili 1277 (le deuxième mois après le ramadan). ↩︎














