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Un Zeppelin survolant le port de Hambourg dans les années 1920. © Mary Evans
Un Zeppelin survolant le port de Hambourg dans les années 1920. © Mary Evans

Témoignages

De Zanzibar à Hambourg : itinéraire et vie de Mze bin Abubakari

En 1913, Mze bin Abubakari, fils de Comoriens installés à Zanzibar, raconte son parcours : de la côte swahilie aux ports d’Allemagne, il livre le témoignage rare d’une vie entre îles, continents et mondes européens.

À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, d’importants flux de Comoriens émigrent vers Zanzibar, devenu alors le principal centre culturel, commercial et politique de la sous-région. Beaucoup intègrent l’administration du sultanat ; d’autres s’établissent dans l’artisanat, le commerce ou les métiers ordinaires qui rythment la vie urbaine. Il arrivait également que certains gagnent le continent, notamment Dar es-Salaam, ou prennent le large en s’embarquant sur des navires européens, comme interprètes, hommes d’équipage ou simples matelots.

C’est dans ce contexte de mobilité intense que s’inscrit le parcours de Mze bin Abubakari, né vers 1888, fils d’immigrés comoriens établis à Zanzibar. Son itinéraire singulier le mène jusqu’en Allemagne, à Hambourg, au tournant du XXe siècle. En 1913, au cours d’entretiens accordés aux chercheurs allemands Karl Meinhof et Martin Heepe, il livre une partie de son histoire personnelle — un témoignage rare que nous reproduisons ici dans son intégralité.

Propos recueilli le 14 janvier 1913 :

Présentation de sa famille

Mon père s’appelle Ɓakari wa Hamaɗi wa Ɓuna Shirazi1. Ma mère était Fatima Djumɓe Fumu wa Mwamɓa wa Mɗwauhoma, elle aussi Shirazi. Mon père et ma mère sont tous deux Shirazi. Mon père naquit à Ntsudjini et fut élevé dans la ville de Mitsamihuli. Lorsqu’il fut adulte, il se rendit à Zanzibar à l’âge de trente-sept ans. Il fit alors le service militaire2 sous le règne de Barghash, jusqu’à ce que celui-ci eût vaincu ses ennemis ; puis il s’établit, vécut de ses économies, épousa ma mère et ils me donnèrent le jour. Ma mère a aujourd’hui cinquante-trois ans, mon père soixante-dix-huit ans, et moi-même j’ai vingt-cinq ans.

Ses premiers jobs avec des Européens

J’ai commencé à travailler à l’âge de dix ans. Je suis allé à Dar es-Salaam, où je recevais quinze roupies par mois. L’Européen pour lequel je travaillais habitait dans le bâtiment de la poste de la ville et s’appelait Bader. Je restai auprès de lui trois ans, puis il repartit pour son pays d’origine et me confia à un autre Européen. À présent, je veux rentrer chez moi. Il est déjà le soir ; je veux y aller pour manger quelque chose. Si j’attends trop longtemps avant de partir, celui qui prépare le repas sera déjà rentré chez lui. Je n’aurai alors plus aucune occasion de me procurer à manger, car il fermera la cuisine. Je ne pourrai plus avoir d’eau chaude non plus.

Ces informations sont exactes, mon cher Monsieur ; je te prie de m’excuser, ne te fâche pas et ne t’irrite pas. Si le Dieu tout-puissant m’accorde encore la vie, nous — toi et moi — échangerons bien des paroles. Lorsque je serai allé à Zanzibar et revenu, si le temps n’est pas froid, je reviendrai ici. Car je connais cette maison.

Propos recueillis du 11 au 16 septembre 1913 :

Kwezi ! Amba ! haɓari za imo ?3 Je suis arrivé aujourd’hui ; j’ignore le jour où nous repartirons. De quoi voulons-nous maintenant écrire ? Écrivons à présent au sujet de l’Européen qui m’a pris à son service. — Cet Européen était un homme très bon, et il me donnait également un salaire exceptionnellement élevé. Je restai auprès de lui deux ans. Il s’appelait Früliauf. Le travail que j’avais à accomplir chez lui consistait à entretenir sa chambre. Après deux ans, il fut atteint d’une maladie et rentra en Europe. Alors, je ne travaillai plus à Dar es-Salaam : je rentrai chez moi et vins à Zanzibar. Puis je partis pour Chinde4, où je vécus trois ans et travaillai pour un Européen appelé Schare.

Les retrouvailles avec sa famille à Zanzibar

Lorsque je fus fatigué, je revins à Zanzibar pour voir ma mère et mon père, afin de savoir s’ils vivaient encore. Je les retrouvai, et mon cœur fut rempli de joie. Un repas de fête fut préparé pour moi ; j’appelai mes amis, ils vinrent, et nous mangeâmes tous ensemble et dansâmes la nuit durant. Ma mère fut très heureuse et fit venir des gens pour chanter et danser le chant de réjouissance suivant : « na hudjiviwa ina wandzo mndru ; ndjema za mwana kazikaliwantsi; za mndru hudja. »5

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Dialogue avec son père à propos des ballons dirigeables et des planeurs

Je repartis d’ici et allai à Zanzibar, où je revis mon père : — « Kwezi ! » (Père:) « Amba ! Haɓari za ntsu zinddji ?6 » (Moi:) « Ndjema7 » (Père:) « Haɓari za Ulaya8 » (Moi:) « Salimina9. J’y ai vu beaucoup de choses que tu ne connais pas. J’y ai vu une grande chose qui s’élève vers le ciel et redescend sur terre, dans laquelle quinze personnes peuvent entrer (un zeppelin10). Son apparence est celle d’un requin, et il va très vite. En une heure, un Européen a coutume de dépenser trois ou cinq livres sterling. Mais en échange, on s’élève, puis l’on revient (au sol), parcourant en deux heures une distance pour laquelle la locomotive11 met six heures. »

(Père:) « Ah, comment as-tu vu cela ? »
(Moi:) « Je l’ai vu comme un prodige12 : une véritable maison s’élève et part vers le ciel, sans aucune corde. J’en ai vu un autre, semblable à un oiseau de proie13 : un homme y entre également, et il s’élève et va plus vite qu’un bateau à vapeur14. J’ai été très heureux de voir ces choses merveilleuses. L’Européen chez qui j’étais m’a donné une longue-vue, et je ne pouvais voir des gens que les jambes. Il passa près du navire où nous nous trouvions, et je compris que les Européens ont beaucoup d’ingéniosité. Il n’y a personne qui oserait se lancer en guerre contre eux. »

(Père:) « Eh bien ! À quoi ressemblait cette grande chose ? »
(Moi:) « Tout à fait à un requin. »
(Père:) « Comment les gens y entrent-ils ? »
(Moi:) « Ils entrent par une porte et la referment ; puis cela s’élève comme un cerf-volant, mais sans corde. »
(Père:) « Y es-tu entré toi aussi ? »
(Moi:) « Non, non ! J’ai peur d’y entrer : on pourrait en tomber. Un Noir ne doit pas oser y entrer pour monter ainsi et aller vers le ciel. Et ce type d’appareil (dirigeable) a été construit uniquement par les Allemands. Les Anglais n’ont fabriqué aucune machine pouvant emporter quinze personnes. Chez les Anglais, seules deux ou trois personnes peuvent y prendre place. Ils n’ont pas encore su fabriquer ce que les Allemands ont fait. »

La ville de Hambourg et ses petits commerces

(Père:) « Tu es un menteur. Tu voyages là-bas et tu reviens pour me raconter des mensonges. »
(Moi:) « Mais père, ces choses sont vraies, et je te montrerai aussi la carte (l’image) sur laquelle cette grande chose est représentée. Voici celle pour quinze personnes, et voici celle pour un seul homme. Celle pour un homme ressemble à un oiseau de proie s’élevant vers le ciel. Et les autres images montrent la belle, la très belle ville de Hambourg : une cité entièrement européenne, avec de belles rues et de très nombreux arbres magnifiques. Dans une rue, trente voitures peuvent se croiser sans se toucher, et les passants ne se heurtent pas tant la rue est large, et, en outre, les gens y vendent des marchandises. »

(Père:) « Que vendent-ils ? »
(Moi:) « Ils vendent des pommes15 et des oranges européennes. »
(Père:) « À quel prix les vendent-ils ? »
(Moi:) « Ils vendent une livre pour deux pesa16. »
(Père:) « Sont-elles sucrées ? »
(Moi:) « Très sucrées. Et il y a aussi des gâteaux sucrés, et d’autres qu’on mange avec le thé. »
(Père:) « Ah ! Et à quel prix vend-on cela ? »
(Moi:) « Ils les vendent un pesa, et une tasse de thé aussi pour un pesa. Voilà le prix qu’ils demandent. Voilà les nouvelles d’Europe. Les Allemands sont nos amis. »

(Moi:) « Comment vont les choses à Zanzibar ? »
(Père:) « À Zanzibar, les choses sont maintenant bon marché : si quelqu’un a une roupie, il peut être rassasié ; elle suffit pour toute la journée. »
(Moi:) « Suffit-elle vraiment ? »
(Père:) « Elle suffit, et il y a beaucoup de nourriture, et il tombe beaucoup de pluie. Les gens labourent et cultivent les champs ; les cocotiers portent, et les orangers fleurissent. Les gens se réjouissent du bien-être qui règne maintenant dans la ville. Et ici, nous sommes heureux qu’il y ait tant de bananes : trois ou quatre pour un pesa ; et il y a aussi beaucoup de pommes de terre. Et l’on trouve également de grandes ignames : l’une coûte huit pesa, et si elle est très grosse, un surani (soit seize pesa). Voilà le bien-être qui règne à présent dans la ville. Il n’y a pas de maladie. Nous sommes tous en bonne santé ; personne n’est encore mort.
Veux-tu repartir ? »

(Moi:) « Je repartirai. »
(Père:) « Reste ici et repose-toi. S’il y avait quelqu’un parmi nous deux qui devrait travailler, ce serait moi, qui t’ai engendré ; et pourtant, je n’ai rien gagné sinon toi, puisque je t’ai mis au monde. Reste donc ici et repose-toi : tu es malade. Et ta mère n’aime pas du tout que tu repartes. Cherche du travail ici en ville et occupe-toi. »
(Moi:) « Je partirai tout de même, car l’Européen chez qui je suis est un homme bon, qui sait se comporter avec les gens. »
(Père:) « Va alors et va dire adieu à ta mère. »
(Moi:) « Aridjalia17 donc, que tout aille bien, chère mère. »
(Mère:) « Aridjalia. Nous nous reverrons dans le bonheur. »

Référence :
  • Die Komorendialekte Ngazidja, Nzwani und Mwali, Martin Heepe (1920).
Notes
  1. Issu d’une lignée shirazi, c’est-à-dire l’une des familles d’origine arabo-persane dont se réclamaient les sultans et l’aristocratie de l’archipel à l’époque. ↩︎
  2. Il utilise l’expression « hazi ya uwana nkoɗo ». ↩︎
  3. « Bonjour ! Bonjour ! Qu’y a-t-il de nouveau, d’où viens-tu ? » ↩︎
  4. Ville mozambicaine située le long de la rivière du même nom, un affluent du delta du Zambèze. ↩︎
  5. Quiconque aime véritablement une autre personne ne peut rester chez lui lorsqu’il apprend une nouvelle heureuse le concernant ; il se précipite pour partager sa joie avec cette personne ou ses proches. ↩︎
  6. Comment s’est passée tout ce temps ? ↩︎
  7. Bien. ↩︎
  8. Comment était l’Europe ? ↩︎
  9. Tout va bien. ↩︎
  10. Un aérostat de type dirigeable rigide, de fabrication allemande. ↩︎
  11. Il utilise l’expression « gari la moshi ». ↩︎
  12. Mastaâdjab. ↩︎
  13. Il s’agit des premiers planneurs. ↩︎
  14. Markaɓu ya moshi. ↩︎
  15. Le terme qu’il a employé pour désigner la pomme est « pera la shizungu », littéralement « goyave européenne ». ↩︎
  16. Une livre et deux pesa (ratili ndzima na maɓwankanga maili). ↩︎
  17. Littéralement : « Adieu ». ↩︎

Written By

Kori Tari, Rédacteur en chef de Beshelea.com, est un passionné de la culture et de l'histoire des Comores. Amoureux du Shikomori, il a grandi en étant bercé par les contes, les devinettes et les jeux traditionnels de son pays.

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