La guéguerre qui animait l’après-signature des traités de protectorat français1 à Ngazidja, opposant d’un côté le colon Léon Humblot et sa société2, et de l’autre les différents Résidents français, n’a fait que détériorer davantage la condition des esclaves de l’île, pris au piège d’un statut de « travailleurs libres engagés » dont ils ne voyaient jamais la fin. Mais face au besoin croissant de main-d’œuvre pour la colonisation agricole — comme ce fut déjà le cas à Maore en 1846 — la France, par l’intermédiaire du gouverneur de Maore, décide d’abolir officiellement l’esclavage à Ngazidja à la fin du mois de février 1904.
Une décision qui, dans les faits, profitait davantage aux industries coloniales qu’aux esclaves eux-mêmes. Une décision aussi qui resta largement sans effet, puisque l’esclavage perdura à Ngazidja jusqu’à la moitié du XXe siècle : on dénombrait encore des affranchissements à Mroni en 1942, par exemple3. Arrivé à Ngazidja en pleine éruption du Karthala — les 25 et 26 février — et sans apporter d’aide à la population en situation d’urgence, le gouverneur Alfred Martineau réunit l’administration coloniale et quelques sinistrés à la Résidence pour proclamer solennellement l’abolition de l’esclavage. Une mesure qui visait en réalité les maîtres locaux et non les colons, et qui fut suivie d’un décret.
Le premier texte évoque une « émancipation » des esclaves tout en vantant ce « bienfait de la République » (coloniale), tandis que l’arrêté officiel parle d’« abolition » de l’esclavage. Une formulation qui, à y regarder de près, illustre une abolition de façade, destinée avant tout au public européen. On condamnait le système en apparence, tout en fermant les yeux sur le terrain, en tolérant largement les pratiques d’engagement et sans améliorer la situation précaire des travailleurs ainsi « libérés ».
Proclamation relative à l’abolition de l’esclavage à Ngazidja, 29 février 1904
« Habitants de Ngazidja !
Dans ce pays, où flotte le drapeau de la France, existait encore une sorte d’esclavage que les traditions familiales ne suffisaient pas à justifier4.
Après un sérieux examen de la situation, j’ai pensé que l’heure était venue d’imposer un terme à des pratiques qui violent le droit international et les principes des sociétés modernes.
Pour me conformer aux ordres de mon gouvernement et sur la proposition de M. le résident5 de France, je proclame à Ngazidja l’émancipation des esclaves.
J’ai été heureux de profiter de la présence à Ngazidja d’un membre de la Chambre des députés, M. Louis Brunet6, pour accomplir cet acte que j’invite la population à considérer comme une haute récompense de son attachement à la France.
Ceux qui bénéficient de ce nouveau bienfait de la République sauront s’en montrer dignes. »
Alfred Martineau
Arrêté portant abolition de l’esclavage à Ngazidja, 29 février 1904
Nous, gouverneur de Maore et dépendances,
Vu l’ordonnance organique du 7 septembre 1840 concernant l’organisation administrative du Sénégal, applicable à Maore par dépêche ministérielle du 22 juin 1846, maintenue pour la colonie par décret du 14 juillet 1877, ensemble le décret du 9 septembre 1899 ;
Sur le rapport de M. le résident de France à Ngazidja en date du 24 février 1904,
ARRÊTONS :
Article premier. — L’esclavage est aboli à Ngazidja.
Article 2. — Le résident de France est chargé de l’exécution du présent arrêté qui sera enregistré et communiqué partout où besoin sera.
Mroni, le 29 février 1904.
Signé : Alfred Martineau
Référence :
- La situation des indigènes aux Comores, Comité de protection et de défense des indigènes (1904)
Notes
- Les traités du 6 janvier 1886 et du 6 janvier 1892. ↩︎
- Société anonyme de la Grande-Comore (Humblot et Cie). ↩︎
- Sophie Blanchy, « Esclavage et commensalité à Ngazidja, Comores », Cahiers d’Etudes africaines, 3/2005, n°179-180. ↩︎
- Il ne fait ici allusion qu’à l’esclavage domestique et agricole pratiqué par les Comoriens. Il trouve en revanche le moyen de passer sous silence les formes d’esclavage mises en œuvre par les colons, qu’il s’agisse des enrôlements opérés dans l’île par l’administration française ou des engagements sans fin instaurés par les entreprises coloniales, au premier rang desquelles la SGC de Humblot. ↩︎
- Le résident Massol. ↩︎
- Député de la Réunion. ↩︎














