L’anthropologue Sultan Chouzour écrit dans son œuvre majeure Le Pouvoir de l’honneur1 que : « Aux Comores, où le rôle dominant du groupe est réaffirmé à chaque occasion, la prise en charge de l’enfant afin d’en faire un élément digne de la société constitue une préoccupation majeure. » Il est en effet pertinent de rappeler que, d’un point de vue coutumier, le Comorien — particulièrement à Ngazidja — ne naît pas accompli : il le devient au fil de son existence. De la naissance à la mort, il franchit, au sein de son ɓea (classe d’âge), une succession d’étapes au terme desquelles, hirimu2 après hirimu, il ou elle se rapproche de la figure idéale et respectable définie par la société coutumière.
Dans un précédent article, nous avons montré que les festivités de mariage, quels qu’en soient les coûts, répondent avant tout à une nécessité sociologique. Il en va de même des autres jalons de la vie sociale : la naissance d’un enfant, sa circoncision lorsqu’il s’agit d’un garçon, sa mise à l’honneur par un karamu3 lorsqu’il s’agit d’une fille, l’apprentissage des règles de bonne conduite en présence et face aux aînés, entre autres. En somme, il s’agit d’un système fondé sur le partage, au sein de la cité, des biens, du prestige et du savoir-vivre.
Or, chaque génération, à travers le temps, porte ses spécificités. Les traditions évoluent, naissent et parfois s’éteignent. C’est dans cette perspective que nous poursuivons la restitution des témoignages recueillis à Hambourg au début du XXᵉ siècle, plus précisément entre 1910 et 1920, par les équipes de Carl Meinhof et de Martin Heepe auprès de navigateurs et aventuriers comoriens. Cette fois, l’attention se porte sur les récits d’Abdallah bin Wazir et d’Abdallah bin Muhamadi.
Nɗola ya shiNgazidja, par Abdallah bin Wazir (18 juillet 1913)
« Ceci est un mariage4 de Ngazidja.
[Lorsqu’une personne se mariait autrefois — les gens d’autrefois, leur manière de se marier et de donner en mariage —] quand quelqu’un désirait se marier, il apportait des biens ; et les biens que l’on avait coutume d’apporter autrefois ne consistaient pas en argent. Les biens que l’on apportait étaient des vêtements et des esclaves. Un homme avait coutume d’apporter cinq vêtements, trois esclaves femmes wadjahazi et deux esclaves hommes. Tels étaient les biens que l’on apportait en premier lieu. Et lorsque quelqu’un avait apporté ces biens, les gens de la ville avaient coutume de recevoir deux vêtements et un bœuf. Cela constituait leur karamu.
Ensuite, le père de la femme avait coutume de donner, à cette fin, six bœufs et 25 rials5, qu’il distribuait aux gens de la ville. Cela constituait le karamu de la ville à l’occasion du mariage de sa fille. Le père de la femme se mettait alors à préparer les biens pour le mariage de sa fille : il se procurait beaucoup de riz, beaucoup de noix de coco, beaucoup de miel et beaucoup de chèvres, puis il se tenait prêt à attendre le mari de sa fille afin de le laisser venir et entrer lorsqu’il était prêt et souhaitait entrer dans la maison6.
Et pour le jour où le marié souhaite entrer dans la maison, les gens préparent des pains, des crêpes et des pâtisseries7, ainsi que des chèvres, dont on en abat dix, quinze, ou même vingt, selon les capacités de chacun. Lorsque le marié est entré dans la maison, on partage ces pains, ces crêpes, ces pâtisseries et la viande de chèvre rôtie8. Les gens les partagent entre eux et les emportent chez eux.
Puis viennent les habitants de la ville : le premier hirimu est celui des wafomamdji9 [notables de la ville] ; ils reçoivent six pains, quatre chèvres et les crêpes correspondantes ; ils les partagent10 et rentrent chez eux. Vient ensuite le second hirimu, celui des wanazikofia11 ; ils reçoivent cinq pains, les crêpes correspondantes et trois chèvres ; ils les partagent, les emportent et rentrent chez eux. Puis vient le hirimu des nganashe12 [wanashe ?, jeunes gens] ; ils reçoivent trois pains et deux chèvres, les partagent, les emportent et rentrent chez eux. Les gens retournent ensuite appeler les wanamdji13 afin qu’ils viennent manger (boire) la soupe14 et prendre leur repas ɗumɓuso, celui des non-mariés.
C’est là le jour où le marié fait son mwenɗo ɗahoni [entrée dans la maison]. Le lendemain, les gens préparent cinq pains pour les notables de la ville et abattent trois chèvres. Et la seconde nuit, les notables de la ville mangent les plats. Le troisième jour, alors que le marié est encore dans la maison, on a coutume d’apporter une chèvre, quatre sacs de riz15, quatre charges de bananes portées sur perches16 et quatre charges de noix de coco17.
Le quatrième jour, on prépare quatre pains et deux chèvres pour les wanazikofia ; ils mangent ce quatrième jour. Le cinquième jour, les jeunes gens viennent et reçoivent trois pains et une chèvre. Le sixième jour a lieu une cérémonie dite keso18 durant toute la nuit. Les gens veillent pendant la nuit et récitent le Maulid19 pour le marié. Et celui-ci apporte cinq sacs de riz, deux mfule20, cinq doubles charges de bananes et cinq charges de noix de coco, qu’il apporte pour le keso.
Le septième jour, les gens ont coutume de préparer quatre pains, d’apporter deux mfule et les crêpes correspondantes. Les wafomamdji viennent alors manger. Le huitième jour, il y a trois pains et un mfule ; les wanazikofia viennent manger. Le neuvième jour vient le dernier hirimu. Ils reçoivent deux pains, les crêpes correspondantes et un mfule ; ils viennent manger puis rentrent chez eux.
Ainsi s’achève le mariage pour la ville. Le neuvième jour, ntswashenɗa, le marié apporte des biens dans la maison de la mariée. Il apporte cinquante sacs de riz, un bœuf, cinquante charges de noix de coco et cinquante doubles charges de bananes. Il apporte également douze vêtements de soie21, cinquante vêtements en fil22, six anneaux de cheville23 en argent (trois à porter à chaque cheville), deux bracelets24 en argent ou en or, un bandeau frontal25 en or et un collier26 en argent. »
Uliha ze mɓe za harusi à Ngazidja, par Abdallah bin Muhamadi (3 mars 1920)
« Lorsqu’à Ngazidja quelqu’un abat des bœufs [fête de mariage dite uliha ze mɓe za harusi], il appelle les bouviers27, et ceux-ci coupent des bâtons de l’arbre mynemɓa (qui sont légers et souples). Puis ils se rendent avec eux au mfureni28, et ils mettent à part trente bœufs et les font sortir. L’un a coutume de marcher devant et de porter ze âmali29, et les bœufs ont coutume de le suivre, de sorte qu’ils ne se dispersent pas ; on les attire et on les pousse (en avant) jusqu’à ce qu’on arrive avec eux à la ville et qu’on les fasse entrer là au pasheni [dans l’enclos].
Si un bœuf est récalcitrant, les bouviers se mettent en route, prennent le bâton [magique, ze âmali], vont le chercher jusqu’à ce qu’ils le trouvent, et lui tendent le bâton. Alors il a coutume de les suivre ; ils le prennent et viennent avec lui et le mettent dans l’enclos (en ville). Ils restent là jusqu’au matin. Alors les jeunes gens viennent à la porte de cet enclos et se tiennent là, et d’autres s’agenouillent sur le ɓangwe30. Un bouvier entre dans l’enclos et laisse sortir les bœufs un à un.
Ensuite les wanamdji en saisissent un : l’un le prend d’un côté et un autre le saisit par une corne ; alors le bœuf a coutume de bondir et de les faire tomber. Les autres restent agenouillés, et lorsque le bœuf arrive, ils le saisissent par les cornes ; il s’enfuit rapidement, et les gens le suivent, vont l’attraper, l’abattent, puis reviennent et attendent. Les autres bœufs qui sont dans l’enclos sont, de la même manière, laissés sortir un à un et abattus.
Et lorsqu’ils ont abattu les trente bœufs, ils sont découpés et répartis, et apportés dans les maisons des wandrwadzima31. La viande est cuite avec des bananes, et les wanamdji qui saisissaient les bœufs sont appelés, reçoivent la viande de bœuf, s’en vont et mangent. Ceci est le récit de ce qui se fait lorsqu’on abat des bœufs à l’occasion d’un mariage.
De la mort d’un membre de l’aristocratie
Et lorsqu’à Ngazidja un sultan ou un homme de rang élevé meurt, les esclaves femmes wadjahazi prennent des feuilles de bananier sèches et se les enroulent autour de la tête comme un turban, et d’autres feuilles, elles se les mettent autour du cou, et elles vont au ɓangweni, se lamentent et dansent. Et le neuvième jour, les bœufs du deuil32 (de l’enterrement) sont abattus ; du riz est cuit et donné aux gens, et ils mangent. Et ils reçoivent aussi de l’argent (en moyenne une roupie chacun). Ils accomplissent des tahalili33, puis ils distribuent l’argent et rentrent chez eux dans leurs maisons. Ceci est le récit de ce qui se fait lorsqu’à Ngazidja un sultan ou un homme de rang élevé meurt. »
Référence :
- Die Komorendialekte Ngazidja, Nzwani und Mwali, Martin Heepe (1920).
Notes :
- Le pouvoir de l’honneur: Tradition et contestation en Grande Comores, Sultan Chouzour (1994). ↩︎
- Classe d’âge à laquelle appartient un groupe d’individus. ↩︎
- Repas de fête. Un festin, abattage cérémoniel au profit du fiancé / marié. ↩︎
- Il est question ici d’un nɗola nkuu (grand mariage). ↩︎
- À cette époque, un rial équivaut à deux roupies (riali ndzima = rupia mɓili). ↩︎
- Au moment où il sera prêt à faire le mdjio ɗahoni. La procession dite de « l’entrée dans la maison », marquant l’arrivée du marié chez la mariée. ↩︎
- Mikatre na zikatre na zomɓo. ↩︎
- Nyama ya mɓuzi ya hohwa. ↩︎
- Wafomamdji (sing. Mfoma mdji), littéralement « rois de la cité » ou « rois de la ville » (mfaume wa mdji). Ce terme désigne le hirimu (groupe) des personnes ayant accompli leur grand mariage ainsi que celui de leur fille aînée. ↩︎
- Il utilise le verbe waâna, alors qu’aujourd’hui on emploierait plus volontiers wanyisa (partager). ↩︎
- Wanazikofia (sing. Mna ikofia), littéralement « porteurs de calotte » (kofia, petit bonnet). Il s’agit du nom attribué au hirimu des hommes ayant réalisé leur grand mariage. ↩︎
- Le sens exact de ce terme demeure incertain, bien que l’on suppose qu’il puisse signifier « jeunes gens ». S’il s’agit d’une erreur de transcription, le mot approprié serait Wanashe (sing. Mwanashe), qui signifie « cadet » ou « serviteur », une acception qui, dans les faits, renvoie à une condition comparable. ↩︎
- Wanamdji (sing. Mna Mdji). Ce nom désigne le hirimu des jeunes adultes n’ayant pas encore accompli leur grand mariage. Cette classe d’âge se subdivise en plusieurs sous-groupes hiérarchisés, allant du rang le plus bas au plus élevé : washondje, wazuguwa et wafomanamdji. ↩︎
- Uɓu. ↩︎
- Zigozi zine za maele. ↩︎
- Mirengo (sing, mrengo) mine ya ndrovi. ↩︎
- Midzo mine ya nazi. ↩︎
- La festivité du sixième jour du grand mariage est marquée par l’invitation des notables, réunis pour la lecture d’une prière. ↩︎
- Mauliɗa ya keso ↩︎
- Boucs castrés. ↩︎
- Nguo kume na mɓili za hariri. ↩︎
- Nguo mengo mitsanu za uzi. ↩︎
- Nkunku ndraɗaru za feza. ↩︎
- Kekee mɓili za feza au dhahaɓu. ↩︎
- Mɓo wa dhahaɓu. ↩︎
- Mkufu wa feza. ↩︎
- Watswamɓe. ↩︎
- Vaste enclos, ouvert, généralement situé dans les champs.. ↩︎
- Elle implique l’usage d’un objet assimilé à un bâton rituel, accompagné d’autres accessoires. Cet outil peut consister en une tige, ou en la nervure d’une feuille de bananier, sur laquelle sont inscrites des lettres à caractère magique, tirées du Coran. ↩︎
- Place publique. L’enclos (pashe) était le plus souvent installé à l’entrée du ɓangwe. ↩︎
- Wandrwadzima (sing. Mndru Mdzima). Cette appellation désigne les hommes ayant uniquement accompli leur propre grand mariage. Il s’agit d’un statut acquis automatiquement, mais situé à un échelon inférieur. L’individu est alors appelé Mna ikofia. ↩︎
- Mɓe za madziho. ↩︎
- Les prescriptions rituelles effectuées sur la tombe d’un défunt, en guise de prières pour le repos de son âme, sont désignées en shiKomori par l’expression « uvura tahalili ». ↩︎














