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Paire de boucles d’oreilles en or, collectée aux Comores à la fin du XIXᵉ siècle par Pobéguin. © Musée du quai Branly
Paire de boucles d’oreilles en or, collectée aux Comores à la fin du XIXᵉ siècle par Pobéguin. © Musée du quai Branly

Culture

Mariage et coutumes à la fin du 19e siècle à Ngazidja

Cet article s’inscrit dans une série consacrée à d’anciens témoignages comoriens portant sur les notions de nɗola / harusi et de âɗa na mila à Ngazidja.

Certains diraient, en évoquant les festivités du nɗola nkuu1 à Ngazidja : « C’était mieux avant ». « Il est temps de le réformer », rétorqueront d’autres. La question du mariage traditionnel continue ainsi de passionner, opposant réformateurs — partisans de la notion dite katiɓa2 — et conservateurs, résolument anti-katiɓa. Néanmoins, contrairement à une idée largement répandue, les notions d’âɗa na mila (us et coutumes) se réforment souvent d’elles-mêmes. Elles s’adaptent aux époques sans qu’il soit nécessaire qu’un mouvement humain coordonné et structuré ne les accompagne.

La division autour de la notion de katiɓa réside essentiellement, et en grande partie, dans la question des dépenses. Or, la notion même de richesse varie selon les périodes. Autrefois, être considéré comme riche, au sens monétaire du terme, pouvait se résumer, pour un Comorien, à la possession d’une centaine de rials. Pourtant, l’on sait bien que la richesse comorienne résidait surtout ailleurs : dans le patrimoine foncier, le bétail et divers biens matériels.

Enfin, s’agissant des us et coutumes, il n’est guère besoin de rappeler que certaines pratiques disparaissent sans qu’une volonté humaine n’y mette fin, dès lors que leurs fondements sociologiques ne sont plus d’actualité. C’est le cas du mawaha et d’autres usages, aujourd’hui présents uniquement dans certaines localités de Ngazidja. Les traditions évoluent, naissent et s’éteignent au fil du temps.

C’est dans cet esprit que nous avons jugé nécessaire de partager des témoignages de Comoriens nés vers la fin du XIXᵉ siècle, évoquant le mariage sous toutes ses formes ainsi que la notion d’âɗa na mila telle qu’elle existait à leur époque. Ces témoignages ont été recueillis à Hambourg, en Allemagne, en 1912 et 1913, par les équipes de Carl Meinhof et Martin Heepe, auprès de Saïd bin Âmur et d’Abdallah bin Muhamadi.

Nɗola ntiti (Le petit mariage), par Saïd bin Âmur (24 juin 1912)

« Lorsque je veux me marier, je dois avant toute chose réunir de l’argent. Il s’agit d’un petit mariage, et non d’un grand mariage3. J’apporterai 200 rials4 en argent pour la femme, à ses parents. Ces 200 rials constituent le commencement du mariage. Ensuite, ils prendront cet argent et iront acheter les affaires destinées à la femme. Ils iront acheter un lit, des matelas et des oreillers5, des miroirs et des chaises, des cruches6 et des poêles, des plats7 et des marmites, ainsi que des récipients pour la farine8 et des ustensiles pour le tamisage9.

Après cela, lorsque tu auras apporté cet argent, ils te diront : « Maintenant, nous sommes prêts », c’est-à-dire les parents de la femme. Et tu demanderas alors un jour pour entrer dans la maison. Ils te diront : « Lorsque dix jours se seront écoulés, nous serons prêts. » Tu iras alors trouver tes amis pour leur dire : « Quand les dix jours seront passés, j’entrerai dans la maison. »

Tes amis viendront te chercher et t’accompagneront jusqu’à la maison afin d’entrer à la célébration du mariage. Tu demeureras dans la maison pendant sept jours. Tu n’auras aucune dépense, ni pour le repas de midi ni pour celui du soir. Tous les frais incombent à la femme pendant sept jours. Lorsque ces sept jours seront achevés, la subsistance quotidienne t’incombera, jour après jour, jusqu’à ce que l’homme ou la femme meure10. »

Nɗola na Âɗa za shiNgazidja (Mariage et coutumes de Ngazidja), par Abdallah bin Muhamadi (11 février 1913)

« Si tu organises une fête de mariage à Ngazidja, tu dois fournir du rôti de chèvre11 (de la viande). Et pour ce rôti de chèvre, on abat quatre mfule12, dont l’un doit être un grand, nourri uniquement de terre13. En effet, cela donne beaucoup de graisse lorsqu’il ne reçoit pas de fourrage vert. Et cela est destiné à son hirimu14.

Ensuite, il faut préparer du riz dit maele ya suri : trois mesures de riz cuit, qui doivent être remplies et entassées jusqu’à hauteur de poitrine15. Et cela est destiné à son hirimu. Puis il faut beaucoup de bétel16 et de pain ; pendant trois jours, les gens mangent de ces pains. Le quatrième jour, on fait préparer du riz dit maele ya hirimu. À l’heure de midi, les gens de la classe d’âge sont appelés ; ils viennent et mangent.

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Un plat (de riz) suri est habituellement consommé par huit ou neuf personnes, et ils le mangent sec, accompagné de viande. À côté de cela, il y a 60 jarres17 de lait, ainsi que beaucoup de bétel et de tabac18. Quand on a fini de manger, on boit le lait, puis on apporte le bétel et le tabac et on les distribue19. Les frais s’élèvent, en tout, à 400 roupies. Et lorsque tu te maries, tu dois apporter 400 roupies d’argent afin de demander la femme en mariage20. Et tu dois encore te procurer de l’argent supplémentaire pour le mdjio ɗahoni21.

Chez la femme, le jour où tu apportes cet argent, quatre bœufs sont abattus et donnés aux gens de la ville pour être mangés. Ainsi est la coutume22 dans la ville : quiconque organise une fête de mariage abat quatre bœufs et les donne aux gens de la ville pour le repas.

Et lorsque tu t’es procuré de l’argent, tu achètes des vêtements pour toi et pour la femme, et tu fais fabriquer (forger) les bijoux (hulia23) pour la femme. Quand tu as reçu les bijoux en or et en argent, alors tu peux faire ton entrée dans la maison. Et lorsque tu es entré dans la maison, tu donnes à la femme ses bijoux, et le père de la femme a coutume d’offrir un karamu24 (un repas de fête) pour toute la ville, pendant neuf jours (il les nourrit).

Le premier jour, on abat vingt chèvres ; les autres jours, deux, trois ou quatre, jusqu’au neuvième jour. Le neuvième jour, on apporte vingt sacs25 de riz, deux cents noix de coco, dix charges de bananes portées sur des perches26, un bœuf et quarante étoffes, dont la moitié est destinée à la femme, et l’autre moitié à sa mère et à ses aides (servantes) lors de la fête de mariage.

Quand les neuf jours sont écoulés, le marié a coutume de sortir, d’aller auprès de ses parents et de les saluer ; ensuite, il revient et s’installe dans la maison de sa femme. Et tous les gens rentrent chez eux. Les frais pour cela s’élèvent à 1450 roupies. Ce sont les dépenses de l’homme ; celles de la femme n’y sont pas encore comprises.

La naissance d’un enfant et la circoncision des garçons

Lorsque la femme a accouché, on apporte vingt sacs de riz, ainsi que des bananes, des noix de coco et un bœuf. Et si l’enfant est une fille, on organise pour elle une fête de mariage semblable, lorsqu’elle se mariera plus tard. Si c’est un garçon, son père le circoncit et abat à cette occasion six bœufs, et il donne de l’argent aux gens de la ville, parce qu’il veut faire circoncire son enfant.

Et le jour de la circoncision, on abat un bœuf et on récite le Halal Badiri27. Ensuite, on circoncit l’enfant28. Après cela, il reste trois jours dans la maison, et le jour où il sort, tous ses parents ont coutume de cuire du riz en son honneur et d’inviter les gens à manger.

Quelques coutumes de la vie quotidienne

Si, à Ngazidja, tu n’es pas encore marié, tu n’as pas le droit de porter un manteau djoho29 ou ɓushti30 ni un djamɓia31, à moins que tu n’organises une fête de mariage [nɗola nkuu]. Ce n’est qu’après t’être marié que tu peux les porter. Les gens te réprimanderaient si tu portais de beaux (fins) vêtements tant que tu n’es pas marié. Si tu souhaites porter de beaux habits, va d’abord organiser une fête de mariage ; ce n’est qu’ensuite que tu pourras t’habiller élégamment.

À Ngazidja, un enfant n’a pas le droit de manger avec les adultes (de sa maison). Il ne doit pas s’asseoir pour manger ; il doit manger debout. Et il ne doit pas manger d’accompagnement (de viande), sauf si on lui en donne. En revanche, il doit leur laver les mains. Et sur la véranda, il n’ose pas passer ni s’y asseoir lorsque les adultes (de sa maison) s’y trouvent. Et lorsqu’il y a de la viande ou du poisson, il n’ose pas en prendre avant qu’on ne lui en donne ; ce n’est qu’alors qu’il en prend. Si on ne lui donne rien, il ne prend rien pour lui-même. Et s’il traverse la véranda, qu’on lui ordonne de partir et qu’il n’obéit pas, alors il est puni par les adultes.

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Telles sont les indications concernant la fête de mariage à Ngazidja, et telles sont les prescriptions concernant les enfants (telle est la coutume pour les enfants) à Ngazidja. »

Référence :
  • Die Komorendialekte Ngazidja, Nzwani und Mwali, Martin Heepe (1920).
Notes :
  1. Grand mariage. ↩︎
  2. Littéralement « convention » ou « contrat social », il s’agit d’un mouvement né au début des années 1960, visant à réformer les festivités du nɗola nkuu (grand mariage) à Ngazidja. ↩︎
  3. « Inu harusi ntsuntsu, tsi harusi nkuu », dit-il. ↩︎
  4. À cette époque, un rial équivaut à deux roupies (riali ndzima = rupia mɓili). ↩︎
  5. Il utilise « miro » à la place de « mitao ». ↩︎
  6. Maɓirika. ↩︎
  7. Sinia. ↩︎
  8. L’outil en question se nomme utseo. ↩︎
  9. Zikuntro. ↩︎
  10. Autrement dit, l’union est scellée jusqu’à ce que la mort les sépare. ↩︎
  11. Cette modeste cérémonie à caractère gastronomique est désignée sous le nom d’upiha mɓuzi. ↩︎
  12. Le mfule désigne un bouc castré. ↩︎
  13. « Yo keli hindru itso nkafu », dit-il. ↩︎
  14. Il est ici question de la classe d’âge à laquelle appartient l’individu concerné. ↩︎
  15. On utilise un récipient en terre cuite d’environ un mètre de diamètre et d’environ un mètre de hauteur. ↩︎
  16. Ramɓuu. ↩︎
  17. Mitsundji (sing, mtsundji). ↩︎
  18. Msi. ↩︎
  19. Il est intéressant de s’arrêter sur le terme en shikomori employé par Âmur pour le verbe « distribuer ». Il utilise l’expression wenɗe waâna, alors qu’aujourd’hui on emploierait plus volontiers wenɗe wanyisa (partager entre eux) ou wenɗe wanika (donner aux gens). ↩︎
  20. Cette demande est appelée uposa. La même phrase permet également d’apprendre qu’à cette période la dot s’élevait en moyenne à 400 roupies. ↩︎
  21. Il est fait référence à la procession dite de « l’entrée dans la maison », marquant l’arrivée du marié chez la mariée. Dans la société comorienne, l’homme s’installe traditionnellement au domicile de son épouse. ↩︎
  22. Il utilise le mot dasturi, employé pour désigner la norme, c’est-à-dire ce qui relève de l’usage établi. ↩︎
  23. Ancien grand collier. ↩︎
  24. Un festin, abattage cérémoniel au profit du fiancé / marié. ↩︎
  25. Zigozi mengo mili za maele. ↩︎
  26. Mirengo kume ya ndrovi. ↩︎
  27. Il s’agit d’une pratique à la fois culturelle, religieuse et mystique, faisant explicitement référence aux ahl al-Badr, c’est-à-dire aux combattants de la bataille de Badr à l’époque du prophète Muhammad. ↩︎
  28. Urina ye mwana. ↩︎
  29. Manteau d’homme brodé devant avec du fil doré, porté lors des grandes cérémonies, et offert au marié lors du grand mariage. ↩︎
  30. Manteau d’homme d’origine omanaise, ample, notamment dans le dos, richement orné et brodé de brocart. Il se distingue par ses manches courtes et ouvertes et est porté lors des grandes cérémonies traditionnelles. ↩︎
  31. Poignard recourbé d’apparat. ↩︎

Written By

Kori Tari, Rédacteur en chef de Beshelea.com, est un passionné de la culture et de l'histoire des Comores. Amoureux du Shikomori, il a grandi en étant bercé par les contes, les devinettes et les jeux traditionnels de son pays.

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