Au cœur des tumultes de l’histoire des Comores, rares sont les souverains dont le règne s’est achevé dans le sang, renversés par la main même de leur peuple. Parmi ces exceptions se dresse la figure d’Abdurahmane bin Saïd Hamadi, Sultan de Mwali à partir de 1878, dont le destin tragique s’accomplit à Fumɓoni en 1884. Ce régicide, fruit d’une révolte populaire, marque la chute brutale de la dynastie Ramanetaka après un demi-siècle de pouvoir. Comment en est-on arrivé là ? Quelles furent les forces qui ont précipité cette chute ? Les traditions orales, couplés aux maigres sources historiques disponibles, nous offrent des éléments pour tenter de percer les mystères de ce drame.
Ils sont deux dans ce cas
Avant de s’attarder sur le cas d’Abdurahmane II, il est nécessaire de rappeler un précédent qui remonte au 16e siècle, sur l’île de Ngazidja. Le sultan Ɗari wa Ntiɓe1, troisième souverain du Mbadjini, appartenant à la lignée des Mɗomɓozi, s’était acquis une réputation de cruauté sans égale. Obsédé par la crainte d’être renversé, il conçut un plan sinistre visant à éliminer tous les garçons nés dans sa lignée, y compris ses propres descendants. Cependant, sa tyrannie atteignit un point de rupture lorsqu’un Conseil secret de notables, les maɓedja, décida de prendre les armes contre lui. Traqué jusque dans la forêt de Mwamɓani, Ɗari wa Ntiɓe fut finalement capturé et exécuté, son corps traîné jusqu’à la colline de Hainawali.
Le contexte du règne d’Abdurahmane II
Né en 1860, Abdurahmane bin Saïd Hamadi est le deuxième fils de la Sultane Djumɓe Fatima et de Saïd Hamadi bin Nasser Mkadara. Le jeune prince naquit dans une période politiquement troublée. Sa mère, sous la pression d’influences étrangères, signa en 1865 un contrat d’exploitation avec le Français Joseph Lambert, concédant à ce dernier 42 % des terres cultivables de l’île. Ce contrat, perçu comme inégalitaire, fit perdre à Djumɓe Fatima le contrôle de son île. Conseillée par ses beaux-fils, les Zanzibari Seïf et Abdallah Saïd Hamadi2, elle abdiqua en 1867 en faveur de son fils aîné, Muhammad bin Saïd Hamadi, alors âgé de seulement neuf ans. Elle espérait par ce geste pouvoir dénoncer l’accord. La réponse française fut brutale : en novembre de la même année, Fumɓoni fut bombardée.
Après un périple en Europe3, Djumɓe Fatima rentra à Mwali en janvier 1871, sans succès. La révolte contre Lambert enfla, mais la marine française bombarda à nouveau Fumɓoni en juin 1871. En 1874, le jeune sultan Muhammad mourut de maladie, et Djumɓe Fatima reprit le trône jusqu’à sa mort en mai 1878. C’est dans ce contexte troublé qu’Abdurahmane, à peine âgé de 18 ans, accéda au pouvoir. Contrairement à son frère aîné, il n’avait pas bénéficié d’une éducation adaptée à un futur règne. Enfant, il avait grandi avec un certain laisser-aller et sous l’influence des Français présents à la cour de Fumɓoni, tels que Lambert4 et Fleuriot de Langle5, ou de l’Anglais William Sunley6, qui influencèrent négativement son comportement.
Mal préparé, il rompit avec la tradition conciliante de ses prédécesseurs, ignorant les conseils de ses proches. S’adonnant à l’alcool, notamment au trembo, une boisson locale fermentée à partir de la sève de cocotier, il sombra dans des pratiques contraires aux mœurs. On raconte qu’il abusait de son pouvoir pour retenir des jeunes femmes, mariées ou non, les gardant parfois en harem. Ce qui provoqua un profond dégoût et une colère grandissante parmi la population.
Le début de la fin
Paradoxalement, Abdurahmane II, bien que tyran, avait une passion pour la culture. Il était un virtuose du gabusi et un grand compositeur de chants de lenga. Il n’hésitait pas à inviter la population à assister à ses performances. Mais ces moments de culture servaient également à satisfaire ses penchants les plus dégradants. Sa passion pour la danse lenga, connue pour son érotisme, enflammait particulièrement les esprits. Le sultan, se donnant en spectacle, obligeait des jeunes filles, même de la noblesse, à danser en tenues légères, exacerbant ainsi la colère de ses sujets.
Face à ces excès, la contestation grandit sur l’île. Le sultan, conscient de l’hostilité croissante à son égard, sombre dans une paranoïa qui le pousse à éliminer toute personne qu’il soupçonne de comploter contre lui. Le meurtre de trop survient après son retour de Zanzibar en 1882, où il avait obtenu l’approbation du sultan Barghash bin Saïd pour son règne. Informé d’un complot contre lui, il fait exécuter de nombreux suspects, dont le Cadi et trois de ses ministres.
Mais le sultan ne s’arrête pas là. Lors d’un déplacement à Hoani, au nord-ouest de l’île, il commit l’irréparable en violant l’épouse d’un cadi respecté, Madi bin Ali. Ce dernier, blessé dans son honneur, décida d’éliminer physiquement Abdurahmane II. Avec quelques proches, il ourdit un plan pour l’assassiner. Ils se concertent secrètement à Ngamarumɓo7, aujourd’hui quartier de Hoani, jurant sur le Coran de ne pas faillir à leur mission. Pour ce faire, ils usèrent également de forces mystiques et une machette qui aurait été spécialement conçue à Male8, à Ngazidja, est préparée pour l’acte fatal.
La fin d’un règne
Le jour fixé pour le coup, il ne restait qu’à localiser le sultan, qui ne résidait pas régulièrement au palais, changeant souvent de résidence par crainte d’un renversement9. Ce jour-là, il se trouvait dans une résidence proche du Pangahari10, autrefois appartenant à Tsivandini, ancien premier ministre de sa mère. Trois des conjurés se rendirent sur place, dissimulant leurs armes dans un panier et prétendant apporter du trembo commandé par le sultan. Les gardes, croyant à cette ruse, les laissèrent entrer. À l’intérieur, ils trouvèrent Abdurahmane en plein massage. Ils firent signe aux jeunes femmes de ne pas crier et achevèrent le sultan, alors âgé de 24 ans. Les conspirateurs poursuivirent leur purge, éliminant ceux qui avaient soutenu l’autoritarisme du défunt roi, déclenchant ainsi une révolte généralisée à Fumɓoni et dans toute l’île.
La révolte et ses conséquences
L’assassinat d’Abdurahmane II, perçu comme une libération, souleva toutefois la question épineuse de la succession. Une faction, dirigée par Madi bin Ali, proclame la fin du règne de la dynastie Ramanetaka11, refusant de confier le pouvoir au frère cadet d’Abdurahmane, Mahmudu bin Saïd Hamadi. Malgré l’opposition, Mahmudu s’auto-proclama sultan, soutenu par ses partisans de Wala12, Djanɗo, Mdjwaezi et une partie de Fumɓoni13. Cependant, sa résistance s’effondra après quelques mois de conflit armé. Madi bin Ali et ses alliés tentent alors de restaurer l’ancienne dynastie régnante. Ils firent appel à Muhammad bin Cheikh, fils de l’ancien gouverneur Cheikh Muhdhwar14, qui fut intronisé sultan, mais son règne fut de courte durée.
Confronté à la résurgence des partisans de Mahmudu, Muhammad bin Cheikh dut s’exiler après seulement six mois. Le pouvoir passa alors à Mardjani bin Abudu15, neveu de Cheikh Muhdhwar, mais lui aussi fut contraint à l’exil deux ans après, en 1888. La France profita des conflits internes pour renforcer sa domination sur l’île. Acculés, Madi bin Ali et ses partisans sollicitèrent l’aide des Français et signent le 26 avril 1886 un traité de protectorat. Ce traité ouvrit la voie à la colonisation française de Mwali, avec la nomination d’un Résident, véritable détenteur du pouvoir sur l’île. Mahmudu continua à réclamer ses droits et à dénoncer le traité. Finalement, après la fuite de Mardjani, les chefs lui confièrent le pouvoir en tant que Sultan et non régent comme l’avancent certains16. Il fut déporté à son tour et interné sur l’île de la Réunion, où il mourut en octobre 1898.
Références :
- Djoumbe Fatima (1836-1878) reine de Mohéli entre histoire et mémoire, Issouf Charafoudine (2008)
- Musique et société aux Comores, Damir Ben Ali (2020)
- Traditions orales rapportées en 2019 par feu Salim Djabir, sociologue et historien.
Notes :
- Voir Damir Ben Ali dans « Approche historique des structures administratives des Comores », APOI (1989). ↩︎
- Saïd Hamadi bin Nasser les avait eu d’une précédente union avec une zanzibarite. ↩︎
- Elle effectue un voyage en France en 1867 dans l’optique d’annuler le contrat auprès de Napoléon III. Elle n’a pas pu rencontrer l’empereur français et son voyage se solda par un échec. ↩︎
- Mort en 1873 à Fumɓoni, il lui ait attribué d’avoir entretenu des relations intimes avec la sultane Djumɓe Fatima. ↩︎
- Il a eu deux enfants hors-mariage avec la sultane : Salima Mashamɓa (1874) et Bakoko. ↩︎
- Consul britannique aux îles Comores, avec résidence à Pomoni, Ndzuani. ↩︎
- Au lieu-dit « Ɓwe lavule ». Ngamarumɓo signifie littéralement « relier les intestins ». ↩︎
- Male, ville du sud de Ngazidja, est réputée pour être une citée des sciences occultes. ↩︎
- Il passait la plus part de son temps dans sa résidence de Komodjuu, près de Mdjwaezi. ↩︎
- Place publique de Fumɓoni. ↩︎
- Malgache converti à l’islam sous le nom de Sultan Abdurahmane, grand-père d’Abdurahmane bin Saïd Hamadi ↩︎
- Ce village est le fief de la dynastie Ramanetaka ↩︎
- Komɓani. ↩︎
- Était un gouverneur nommé par le souverain de Ndzuani qui exerçait une suzeraineté sur Mwali. Il sera renversé par Ramanetaka qui en même temps proclame l’indépendance de l’île. ↩︎
- Fils d’une sœur à Cheikh Muhdhwar. ↩︎
- Les Français, qui avançaient la piste de sa demi-sœur Salima Mashamɓa comme héritière, font passer Mahmudu comme ayant assuré la régence de cette dernière. ↩︎














