Alliés durant la seconde Nkoɗo nkuu de Ngazidja, les sultans Saïd Hashim bin Ahmed1 (Mbadjini) et Saïd Ali wa Saïd Omar (Ɓamɓao) basculent dans l’hostilité dès l’issue du conflit. L’oncle et le neveu laissent apparaître leurs premières dissensions au début de l’année 1883, principalement autour des circonstances entourant la mort de leur rival, le sultan Ntiɓe Msafumu wa Fefumu (Itsandraya).
Au fil des mois, la rupture se confirme et s’aggrave durant l’été de la même année, jusqu’à entraîner l’exil de Hashim à Mwali. C’est dans ce contexte qu’il y rencontre, en novembre, le consul britannique Frederic Holmwood, alors de passage dans l’archipel. À cette occasion, il livre un témoignage détaillé, exposant sa lecture des événements et revenant sur les raisons qui l’avaient initialement conduit à soutenir Saïd Ali. Il met notamment en lumière la question du commerce d’esclaves dits « engagés » avec les Français, dont il tirait des bénéfices, ainsi que les origines de leur brouille, liées à la désignation de Haɗidja binti Ahmed comme sultane de Mbadjini.
Saïd Hashim, sultan de Mbadjini, en exil temporaire à Mwali :
« Je n’avais aucun différend avec Msafumu. Il était parfaitement libre de refuser d’importer des esclaves, ou de refuser d’en vendre aux Français. Mais le sultan Abdallah bin Hamza2 n’en avait pas le droit. J’étais sultan de Mbadjini, relevant de lui par naissance3, et mes revenus dépendaient du commerce des engagés. Il en avait lui-même tiré une part légitime de profits. Je ne dis pas qu’il avait tort d’affranchir ses propres esclaves, mais dès lors qu’il s’est immiscé dans les affaires des Makuas, il est devenu nécessaire de soutenir un autre sultan ; et, me fiant aux promesses françaises, je me suis rangé du côté de Saïd Ali.
Je l’ai aidé à combattre le sultan Abdallah, mais j’ai refusé de me quereller avec Msafumu jusqu’à ce qu’il signe ce traité avec les Anglais4, qui visait à ruiner notre commerce. Ce n’est pas de notre faute si nous avons commencé à vendre des gens de Ngazidja. Les navires anglais ont arrêté les boutres en provenance du Mozambique, qui ont toujours fourni les engagés makuas. Nous étions endettés envers les Français et devions leur fournir des esclaves. Je regrette aujourd’hui d’avoir exporté des habitants de Ngazidja. Saïd Ali a commencé, pour payer le sultan de Ndzuani5. Je ne nierai pas que j’ai moi aussi expédié des gens de Ngazidja vers Ndzuani.
J’ai quitté Ngazidja parce que Saïd Ali m’a ordonné de me rendre à Mitsamihuli comme chef, et a envoyé sa sœur6, Haɗidja binti Ahmed, pour me remplacer. Ce fut une trahison de sa part, et je me suis brouillé avec lui. Il était cependant trop puissant pour moi, et j’ai dû partir. Haɗidja vend tous ceux dont elle peut s’emparer, qu’ils soient esclaves ou libres. Pour ma part, je ne saisissais que des esclaves. Je ne dirai pas que je n’ai jamais pris de personnes nées libres, mais, si cela s’est produit, ce n’était que parmi les plus pauvres.
Je suis encore en bons termes avec le père de Saïd Ali (Saïd Omar). Il souhaite vivement que je me réconcilie avec son fils et que je revienne, mais je ne renoncerai jamais à mon droit sur Mbadjini. Je préférerais me réconcilier avec Abdallah bin Hamza et accepter le traité anglais. Ces traités n’existent plus désormais. Saïd Ali les a trouvés parmi les effets de Msafumu et les a déchirés sous ses yeux avant de le tuer. Les soldats de Ndzuani se tenaient autour, riant et se moquant7.
Saïd Ali était en très mauvaise posture lorsque vous êtes arrivé à Mroni. Les Français avaient totalement refusé de l’aider, et sans les renforts venus de Ndzuani, il aurait dû se rendre. S’il l’avait fait, j’aurais été tué. Même aujourd’hui, sans la crainte de Ndzuani, toute la population se soulèverait contre Saïd Ali. Il le sait et prend des précautions. Saïd Omar m’écrit qu’il espère vivement que les Français lui accorderont désormais leur pavillon pour l’emporter à Ngazidja. Il n’attend plus qu’une réponse finale de Paris.
Le sultan de Ndzuani m’a écrit il y a quelques jours pour me demander de le rejoindre, promettant d’organiser une réconciliation entre Saïd Ali et moi, afin que je puisse retourner à Mbadjini. Mais je le connais trop bien pour me fier à lui. Soit, ayant tiré tout ce qu’il pouvait de Saïd Ali, il souhaite que j’aille combattre à ses côtés, soit il a l’intention de m’éliminer discrètement, craignant que je n’entrave ses projets. Vous pouvez être certain que tout ce qu’il fait ne sert que ses propres intérêts.
Je vous prie de bien vouloir m’accorder un passage pour Zanzibar. Là, je pourrais voir Saïd Barghash, [le véritable] sultan de Masiwani8, et lui demander d’intervenir. Il semble avoir complètement oublié Ngazidja. »
Articles et référence :
- Nés libres mais mis en esclavage par Sultan Saïd Ali wa Saïd Omar
- Lettres et rapports sur le début du conflit entre Msafumu et Saïd Ali
- Correspondence relative to the slave trade 1884-85, British representatives and agents abroad and repports from naval officiers, Foreign Office (november 1885).
Notes
- Saïd Hashim bin Ahmed, également connu sous le nom de Hashim wa Mwinyi Mkuu, issu de la lignée Inya Mɗomɓozi, naît en 1860 à Fumɓuni et meurt le 18 juin 1889 à Nyumamilima ya Mbadjini. ↩︎
- Abdallah bin Saïd Hamza est le petit-fils du sultan Ahmed « Mwinyi Mkuu », lequel n’est autre que le père de Saïd Hashim. ↩︎
- Abdallah bin Saïd Hamza est un petit fils de sultan Ahmed « Mwinyi Mkuu », père de Saïd Hashim. ↩︎
- Le 13 octobre 1882, les sultans Msafumu wa Fefumu (Itsandraya) et Abdallah bin Saïd Hamza (Bamɓao) signèrent deux traités avec le consul britannique Frederic Holmwood, visant à abolir l’esclavage à Ngazidja. ↩︎
- Le sultan Abdallah bin Salim (Abdallah III). Devenu Ntiɓe, Saïd Ali, soutenu militairement et logistiquement par Ndzuani, dut honorer une lourde dette de guerre envers Abdallah III. ↩︎
- En réalité, Haɗidja est la sœur aînée de Saïd Hashim et la tante de Saïd Ali. Dans le Mbadjini, la succession du sultan Uma Ɗari s’effectua selon un système de règne alterné entre Haɗidja et Hashim, une pratique attestée à l’époque dans certains sultanats de Ngazidja afin de résoudre les questions de succession. ↩︎
- Cette scène est corroborée par le soldat Mshangama Mwalimu. ↩︎
- Celui-ci emploie le terme « Masiwani » pour désigner l’archipel des Comores, laissant entendre que Barghash apparaissait comme l’autorité suprême vers laquelle les sultans comoriens se tournaient en dernier ressort pour régler leurs différends. Traditionnellement, les sultans de l’archipel reconnaissaient au sultan de Zanzibar un rôle de supérieur et de protecteur, selon une formule relevant davantage de la politesse diplomatique que d’une réelle sujétion. ↩︎















