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Des notes et des lettres

Lettres et rapports sur le début du conflit entre Msafumu et Saïd Ali

Contexte : En mai 1882, la ville de Mroni, où s’est retranché le sultan Saïd Ali wa Saïd Omar, demeure assiégée par les troupes du sultan Ntiɓe Msafumu wa Fefumu. Des correspondances britanniques nous livrent des détails sur les débuts de ce conflit, la seconde nkoɗo nkuu, jusqu’à ce stade des événements.

Deux de ces documents sont des lettres de Samuel Barrett Miles adressées à Granville George Leveson, comte Granville et secrétaire aux Affaires étrangères. L’une évoque le recrutement de soldats à Zanzibar pour soutenir Msafumu, tandis que l’autre est accompagnée d’un mémorandum relatif à une mission effectuée par l’un des agents de Miles en avril 1882 à Ngazidja. Entre ces deux lettres figure également un courrier envoyé par cet agent, Rider Garforth, à Percy Luxmoore, officier supérieur de la Marine et agent politique intérimaire à Zanzibar.

Lieutenant-colonel Miles à Earl Granville (1)

Zanzibar, 8 mars 1882

[Extrait]

« Entre-temps, je dois signaler que les frères1 de Msafumu, l’un des chefs de Ngazidja déposés par Saïd Ali, ont quitté ce lieu avec une troupe d’environ 200 hommes bien armés2, afin de rejoindre leur frère, lequel a rassemblé, dans une position forte des montagnes de Ngazidja, un grand nombre de ses partisans, mais mal armés. À moins qu’une aide extérieure ne soit accordée à l’usurpateur3, les deux forces réunies n’auront guère de difficulté à le chasser du pays.

Son Altesse Saïd Barghash a, je crois, secrètement fourni à cette troupe armes, munitions et fonds, et elle est accompagnée de son agent de confiance4, qui a organisé clandestinement l’expédition.

Son Altesse n’a d’ailleurs pas caché son opposition à la présence de ces réfugiés, bien que cela suffise à peine à expliquer son attitude actuelle. Il est cependant notoire que l’échec de Saïd Ali à rembourser le roi de Ndzuani des lourdes dépenses qu’il a récemment engagées en sa faveur a provoqué une tension considérable dans leurs relations, et il n’est pas improbable que le roi5 se retourne entièrement contre le chef de Ngazidja6 si cette négligence devait se poursuivre. Cela s’est peut-être déjà produit, et les faits auraient été communiqués à Son Altesse Saïd Barghash.

Le sultan Abdallah7 ne s’est pas joint à ce groupe, mais il est depuis parti pour Ngazidja avec dix-sept partisans, sans doute dans le but d’observer l’évolution des événements.

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Le sultan Abdurahmane de Mwali, arrivé ici il y a un mois en visite auprès de Son Altesse Saïd Barghash, est reparti par courrier pour le Mozambique, sans doute dans l’espoir d’y obtenir rapidement des nouvelles des Comores. Ce prince n’a reçu aucun encouragement de la part de Son Altesse Saïd Barghash, qui connaît parfaitement son caractère8. »

Capitaine Garforth au Capitaine Luxmoore

« Éclipse », en mer, 20 avril 1882

« À notre arrivée à Mroni, île de Ngazidja, le 15 avril, je trouvai la ville, ceinte de murailles, occupée par l’actuel prétendu chef de l’île, Saïd Ali, et ses partisans. En même temps, elle était assiégée par l’ancien chef de Ngazidja, Msafumu, dont le quartier général se trouvait au village d’Itsandraya, à environ quatorze milles de là. Celui-ci était assisté d’environ 150 soldats envoyés par le sultan de Zanzibar, il y a de cela deux mois.

Saïd Ali et ses partisans étaient entièrement encerclés et ne pouvaient sortir de la ville. Un boutre était récemment arrivé avec une cargaison de riz, ce qui pourrait lui permettre de tenir un peu plus longtemps. Les embarcations qui débarquaient la cargaison, à une encablure de ce navire, furent prises pour cible par les gens de Msafumu après notre arrivée.

J’eus un entretien à bord de ce navire avec Msafumu et l’officier commandant les soldats du sultan9. Ils m’assurèrent que, s’ils s’emparaient de la ville de Mroni — ce qui, étant donné l’encerclement, n’était qu’une question de temps — ils respecteraient toute propriété privée et enverraient Saïd Ali à Zanzibar. J’informai le chef qu’il s’agissait là d’une affaire sur laquelle je ne pouvais émettre aucune opinion personnelle, mais qu’au moment de la prise de la ville, toute privation inutile imposée aux habitants ne manquerait pas d’attirer le mécontentement du gouvernement anglais.

Je revisite l’île le 19 du courant et constatai qu’aucun changement n’était intervenu dans la situation. »

Lieutenant-colonel Miles à Earl Granville (2)

Zanzibar, 5 mai 1882

« Comme le navire de Sa Majesté « Philomel » avait reçu l’ordre de se rendre aux îles Comores, j’ai profité de l’occasion pour y envoyer un officier afin de suivre les événements. Il quitta Zanzibar le 13 avril et revint le 22 à bord du navire de Sa Majesté « Eclipse », et j’ai l’honneur de joindre un mémorandum des notes qu’il a prises.
J’y joins également copie d’un rapport du capitaine Garforth, commandant le navire de Sa Majesté « Eclipse », qui m’a été obligeamment communiqué par l’officier supérieur de la marine présent ici, le capitaine Luxmoore, C.B.
Le départ de l’expédition organisée et expédiée par Son Altesse Saïd Barghash avec les frères de Msafumu a été signalé dans ma dépêche du 8 mars, et, d’après les informations maintenant reçues, il semble y avoir peu de doute quant à son succès final dans l’expulsion de Saïd Ali de Mroni. »

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Mémorandum

« Il arriva à Ngazidja le 19 avril 1882 et se rendit à Itsandraya, où je trouvai Msafumu10 et Abdallah bin Hamza11. Msafumu m’informa que Mroni avait autrefois appartenu à Saïd Ahmed12, qui, à sa mort, l’avait légué à son fils Muhammad. Saïd Muhammad l’avait transmis à Mwinyi Mdji qui, avant de mourir, en donna la préférence à Saïd Abdallah bin Hamza, plus âgé que son demi-frère13 Saïd Ali. Il y a quatre ans14, Saïd Ali se rendit auprès de Msafumu et lui demanda de lui remettre Mroni. Msafumu répondit qu’Ali était trop jeune, mais que, d’ici deux ou trois ans, il le ferait. Ali se rendit alors à Zanzibar et obtint de Saïd Barghash une lettre en sa faveur adressée à Msafumu. Cependant, lorsque ce dernier la reçut, il répondit la même chose qu’auparavant, à savoir qu’il fallait attendre.

Saïd Ali s’adressa alors à son père à Maore pour obtenir de l’aide, et celui-ci lui donna une lettre de recommandation pour le sultan Abdallah de Ndzuani, dans laquelle il s’engageait à couvrir toutes les dépenses encourues par le sultan pour envoyer des soldats aider son fils à obtenir Mroni. Le sultan Abdallah promit son assistance et dit à Saïd Ali de retourner à Ngazidja et d’attendre à Shinɗini15. Peu de temps après, il envoya 150 soldats armés sur l’un de ses propres boutres. C’était il y a environ six mois.

Msafumu, percevant les intentions hostiles d’Ali, en informa aussitôt Saïd Barghash, qui envoya son homme Kara Hadji, un natif de Ngazidja. Kara ne fut pas écouté par Saïd Ali, qui le rattrapa sur la route après qu’il eut été congédié, et l’aurait tué si Kara n’avait réussi à s’échapper à bord d’un boutre arabe. Ali attaqua également un certain Muttar bin Abdullah, un autre émissaire envoyé par Saïd Barghash pour affaires, et faillit le tuer. Mais Muttar parvint à s’enfuir.

Said Ali attaqua ensuite la maison de son frère à Mroni, mais Saïd Abdallah et son épouse s’échappèrent à bord d’un boutre arabe. La ville, en revanche, fut prise, et 49 personnes, dont trois femmes, furent tuées dans l’affaire. Après avoir quitté Mroni, Ali se rendit à Itsandraya pour en expulser Msafumu. Celui-ci, n’ayant pas la force de résister, s’enfuit, et Itsandraya fut facilement pris16 et remis à Ntiɓe Mbamba, cousin de Msafumu.

Depuis Itsandraya, Ali écrivit à Ɓwana Fumu17, le sultan de Mitsamihuli, le menaçant de l’attaquer à moins qu’il ne se soumît. Ɓwana Fumu céda et fut envoyé par Ali demander la soumission de Singa18, la sultane de Mbuɗe. La reine n’opposant aucune résistance, Ali marcha ensuite sur Ntsudjini, un lieu appartenant à Msafumu et tenu par l’un de ses hommes. Dans cette expédition, il réussit également et chassa l’homme de Msafumu. Il se rendit ensuite à Hamahame et s’en empara aussi19, saisissant tous les esclaves du sultan Abdallah sur ses deux plantations, nommées Silleit et Ɓiladi. Saïd Ali s’empara de tous les biens de Msafumu à Itsandraya — esclaves, ornements, argent — et fit couper les mains de sa belle-mère.

Pendant ce temps, Msafumu, qui s’était réfugié dans la brousse20, se rendit à Galiani21, d’où il recruta 100 hommes pour l’aider contre Ali. Marchant ensuite vers Maweni22, un lieu proche de Ntsudjini, il écrivit à Ali, alors à Mbuɗe, lui proposant le combat. Ali retourna aussitôt à Ntsudjini et, après avoir observé la position de Msafumu, se mit en marche contre lui. C’était le 17 rabi el-awal23. Au même moment, Msafumu, laissant la moitié de ses forces à Maweni, prit l’autre moitié avec lui et, faisant un détour, entra à Ntsudjini qu’Ali venait de quitter24. Ali eut un léger accrochage avec les hommes de Msafumu, au cours duquel trois furent tués, puis, laissant Msafumu maître de Ntsudjini, il retourna à Mroni.

Le 8 du mois suivant (rabi el-akhir25), le boutre26 transportant les troupes de Saïd Barghash, sous le commandement de Kara Hadji, arriva au large de Itsandraya. À leur vue, l’homme d’Ali, Ntiɓe Mbamba, se replia aussitôt sur Mroni. Kara Hadji débarqua ses troupes et envoya Mohammed Jan chercher Msafumu. À son arrivée, tout le groupe se rendit à Mroni, où Saïd Ali est désormais assiégé. Mroni possède cinq portes, et cinquante hommes sont placés à chacune d’elles pour empêcher les assiégés de sortir.

Le 26 rabi el-akhir27, Saïd Omar, qui avait rejoint son fils Ali depuis Maore, s’enfuit à Mwali avec Mohammed Othman, l’agent du sultan de Ndzuani. On dit que Saïd Ali a muré les portes de Mroni de l’intérieur. Msafumu a depuis pris les villages suivants, outre de plus petits hameaux : Mvuni, Unkazi, Nyumadzaha, Vuvuni28 et Mɗe. Ikoni, un grand village de l’intérieur, fut pris, pillé et incendié, mais personne n’y fut tué.

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Saïd Abdallah bin Hamza arriva à Ngazidja sur un boutre distinct de celui de Kara Hadji et rejoignit son frère Ali, avec qui il demeura trois jours. Ali lui proposa de partager Mroni à condition qu’il ne se joigne pas à Msafumu. Abdallah, toutefois, sous prétexte de se rendre à sa plantation de Mroni, partit pour Itsandraya et rejoignit Msafumu, qui le posta à Mkongoni, à l’extrémité nord du port de Mroni, pour empêcher les boutres d’y mouiller.

Dans les combats qui ont eu lieu à Mroni, Saïd Ali a perdu 21 hommes, dont 15 esclaves Makua. Msafumu a perdu 13 tués et 6 blessés. Des troupes de Saïd Barghash, 2 ont été tués et 3 blessés.

Lorsque Saïd Omar se rendit à Mwali, il demanda de l’aide à Abdurahmane, frère du sultan29, mais celle-ci fut refusée au motif que quarante soldats avaient déjà été donnés à Saïd Ali lors de sa première expédition, et que le sultan n’avait pas reçu sa part du butin en retour. Saïd Omar se rendit alors à Maore, mais n’y obtint aucun soutien. Il est désormais parti à Marambosi pour solliciter l’aide de Mohammed bin Abdullah Ba Kushweni, ancien gouverneur de Mombasa, et Msafumu a envoyé des espions à sa suite pour observer ses démarches. »

Références :
  • Correspondence relative to the slave trade 1882-83, British representatives and agents abroad and repports from naval officiers, Foreign Office (N°1, 1883).
Notes :
  1. Il s’agit du sultan Abdallah bin Hamza de Ɓamɓao, des princes d’Itsandraya Fumu Mhanɗa et Mlanau Hinye, ainsi que d’Ahmed bin Mshangama, ancien vizir d’Itsandraya. ↩︎
  2. La majorité d’entre eux appartient à l’ethnie nyamwezi. ↩︎
  3. Comprendre sultan Saïd Ali wa Saïd Omar. ↩︎
  4. Abubakar bin Hadji, connu sous le nom de Kara Hadji, fils d’un ancien vizir d’Itsandraya et officier de police de Saïd Barghash. ↩︎
  5. Sultan Abdallah bin Salim de Ndzuani. ↩︎
  6. Saïd Ali wa Saïd Omar. ↩︎
  7. Abdallah bin Hamza. ↩︎
  8. Le jeune sultan Abdurahmane bin Saïd Hamadi jouissait d’une réputation de tyran imprévisible, enclin à l’alcool et aux mauvaises mœurs. ↩︎
  9. Cet officier pourrait être Kara Hadji ou Maɗi wa Hamaɗi. ↩︎
  10. Msafumu wa Fefumu, sultan d’Itsandraya et Ntibe de Ngazidja. ↩︎
  11. Sultan du Ɓamɓao, beau-frère et allié de Msafumu. ↩︎
  12. Ahmed bin Said Ali bin Swaleh, ancien sultan du Ɓamɓao et Ntiɓe de Ngazidja. ↩︎
  13. Cette confusion, relevée tout au long du rapport, provient du fait qu’ils étaient cousins. ↩︎
  14. Cela situe ainsi le retour de Saïd Ali à Ngazidja en 1878. ↩︎
  15. Ville qui abritait le principal port du sud de l’île, au Mbadjini. ↩︎
  16. En avril 1880. ↩︎
  17. Ɓwana Fumu wa Mɓafumu. ↩︎
  18. La sultane Singa wa Madi Djimba. ↩︎
  19. Saïd Ali devient donc pour la première fois Ntiɓe de Ngazidja. ↩︎
  20. Il s’est refugié dans le Mbwankuu. ↩︎
  21. On peut se demander s’il ne s’agit pas de Shezani, réfugié dans le Mbwankuu. ↩︎
  22. Selon le récit d’Abdallah bin Wazir, il s’agirait plutôt de Dzahadjuu (Dzahani). ↩︎
  23. Le 17 rabi el-awal 1298, correspondant au lundi 6 février 1882. ↩︎
  24. Il y ramena ses troupes pour camper dans un lieu appelé Mifumɓuni, non loin de Dzahani. ↩︎
  25. Le 8 rabi el-akhir 1298, correspondant au lundi 27 février 1882. ↩︎
  26. Ce boutre aurait appartenu à un certain Saïd wa Suɓeta. ↩︎
  27. Le 26 rabi el-akhir 1298, correspondant au vendredi 17 mars 1882. ↩︎
  28. Dans la lettre, il est mentionné Mfoongoni. Cette appellation correspond, selon notre analyse, à Vuvuni, tant par la prononciation que par la mention immédiate de la ville voisine de Mɗe. Toutefois, il pourrait également s’agir, dans une autre hypothèse, de Mapvinguni. ↩︎
  29. Il s’agit d’une erreur : Abdurahmane (bin Saïd Hamaɗi) est en réalité le sultan lui-même. ↩︎
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Kori Tari, Rédacteur en chef de Beshelea.com, est un passionné de la culture et de l'histoire des Comores. Amoureux du Shikomori, il a grandi en étant bercé par les contes, les devinettes et les jeux traditionnels de son pays.

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