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Colonisation

Colonisation française : Prise de possession de Maore, juin 1843

Contexte : À la suite du traité controversé du 25 avril 1841 relatif à la cession de Maore, la France ne procéda pas immédiatement à la prise de possession de l’île. Il fallut attendre près de deux années pour qu’un officier, en l’occurrence Pierre Passot — signataire et principal négociateur dudit traité — soit effectivement dépêché sur place. Ce délai traduit les hésitations des autorités françaises, soucieuses de ne pas provoquer de réaction hostile de la Grande-Bretagne1, alors très influente dans l’archipel, ni du sultanat de Zanzibar, qui considérait cette zone comme relevant de sa sphère d’influence.

À cette prudence diplomatique s’ajoutait une difficulté majeure : la contestation formelle de la cession par Ndzuani. En effet, au-delà de la suzeraineté ancienne, quoique intermittente, exercée par les sultans anjouanais sur Maore, un traité conclu le 19 novembre 18352 avait entériné la cession de l’île au sultanat de Ndzuani, après que le sultan Abdallah bin Alawi (Abdallah II, mort en 1836) eut libéré cette dernière du joug de Ramanetaka. En droit comme en pratique, une telle situation rendait toute nouvelle cession invalide sans l’assentiment préalable de Ndzuani.

Consciente de cet obstacle, la France adopta, après 1841, une stratégie en deux temps. Elle chercha d’abord à fragiliser le pouvoir du sultan Salim bin Alawi (Salim II), issu d’un contexte de rivalités internes, en alimentant la rumeur d’un retour du prince Saïd Hamza3, partisan du souverain déchu Alawi bin Abdallah (Alawi Mtiti, mort en 1842). Dans un second temps, elle s’appuya sur le prince Saïd Omar bin Hasan4, notable anjouanais, francophile convaincu acquis à sa cause et installé à Maore, pour exercer une pression politique directe sur le sultan Salim. L’objectif était d’obtenir de ce dernier une renonciation écrite à ses prétentions sur l’île, accompagnée de la reconnaissance du traité du 25 avril 1841. Cette manœuvre aboutit le 19 septembre 1843, lorsque le sultan finit par céder aux exigences françaises.

Le discours ci-après a été prononcé lors de la prise de possession, le 16 djumad al-awal 1259, au lieu-dit Pangahari, sur l’îlot de Ndzaudze, en présence de l’ex-« sultan » Andriantsuli bin Uza, des cadis et notables de l’île, d’Auguste-Léopold Protet, commandant de la gabare La Lionne, des officiers de ce bâtiment, ainsi que de deux détachements d’infanterie et d’artillerie destinés à tenir garnison sur l’île.

Proclamation du commandant Passot, premier commandant particulier de Maore.

Ndzaudze, 13 juin 1843

« Habitants de Maore,

Le haut et puissant monarque qui règne sur des millions de sujets tant musulmans que chrétiens, dont les possessions s’étendent du levant au couchant et les navires sillonnent toutes les mers, Louis-Philippe Ier, Roi des Français, a bien voulu accepter l’offre que vous lui avez faite de la cession en toute propriété de la souveraineté de l’île Maore, et son représentant à Bourbon5 m’a envoyé vers vous pour vous commander et vous protéger de vos ennemis.

Habitants de Maore, le règne du roi des Français est le règne de la justice et de l’équité, les peuples qu’il gouverne, aussi nombreux que les étoiles du ciel, bénissent chaque jour son nom et prie Dieu et le grand Muhammad de prolonger la vie qui leur est si chère. Mayottais, depuis près d’un siècle la guerre règne dans votre île, elle a diminué la population et détruit jusqu’aux traces de cultures et fait disparaître vos villes qui ne sont plus que des monceaux de ruines.

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Vos sultans tour à tour élus et décapités6 n’ont usé de leur autorité passagère que pour vous enlever vos biens et souvent pour attenter à votre vie, mais le règne de la terreur est passé. Vous ne serez plus gouvernés par le caprice mais seulement par les lois : votre port, libre de tout droit, et pour toutes les nations, va bientôt se couvrir de navires qui vous apporteront les produits des diverses contrées de la terre en échange de ceux de votre île7 ; l’abondance et la richesse vont succéder à la misère et aux privations que vous avez endurées.

Habitants de Maore, rendez-vous à vos mosquées et remerciez Dieu et son prophète de cet heureux changement et par votre conduite envers celui qui est appelé à vous commander, rendez-vous dignes d’un aussi grand bienfait.

Le commandant particulier. »

Signé : PIERRE PASSOT

Références :
  • Archives nationales d’outre-mer, Aix-en-Provence
  • Histoire des îles Ha’Ngazidja, Hi’Ndzou’ani, Maïota et Mwali, présentation critique des manuscrits arabe et swahili émanant du Grand Qadi de Ndzaoudzé, Oumar Aboubakari Housséni (1865), Djahazi Edition (1997).
  • Chroniques mahoraises, Jean-François Gourlet (2003)
  • Comores : quatre îles entre pirates et planteurs, Tome 1 – Razzias, malgaches et rivalités internationales (fin XVIIIe-1875), Jean Martin (1983)
Notes
  1. Une instruction française datée du 16 février 1843 précisait, par exemple, que dans l’hypothèse où les Anglais viendraient à s’installer à Maore entre la ratification du traité de cession — intervenue le 10 février 1843 sous Louis-Philippe — et la prise de possession effective de l’île, la France invoquerait l’antériorité de ses droits, fondés sur le traité du 25 avril 1841. Toutefois, dans le cas où les autorités britanniques se montreraient inflexibles, il conviendrait alors de se retirer en évitant tout incident, non sans avoir, au préalable, formulé une protestation officielle. ↩︎
  2. Bien que ce traité ait bel et bien existé, son original a disparu dans les flammes lors d’incendies survenus au cours de conflits intra-mahorais, lorsque le rebelle Andrianavi attaqua Ndzaudze. Un autre exemplaire original était conservé à Ndzuani, mais il disparut à son tour après l’exil du sultan Alawi en 1840. Il fut réécrit en 1843 à la demande de Passot, lequel enjoignit au cadi Omar Abubakar de préciser que la souveraineté de l’île de Maore avait été cédée au sultan Abdallah bin Salim, puis à son fils Alawi, et qu’à leur mort, l’île reviendrait automatiquement à ses habitants. Selon le cadi Omar Abubakar, Passot déclara : « J’en ai besoin pour le faire porter à Ndzuani, afin que le sultan Salim y appose sa signature. » Il convient de souligner que cette réécriture, ne comportant pas de date, intervint plusieurs années après la mort d’Abdallah, et peu de temps après celle d’Alawi Mtiti. Du côté anjouanais, le traité n’avait jamais mentionné de durée et ne faisait pas davantage référence aux dispositions à prendre après la mort desdits souverains. Le capitaine anglais John Marshall, envoyé en mission à Mtsamdu, écrivait ainsi, le 30 décembre 1843, que « les notables de Ndzuani ont affirmé solennellement que le traité original n’indiquait aucune limite à la domination des rois de Ndzuani sur Maore ». ↩︎
  3. Par exemple, Charles Léon Joseph Bazoche, gouverneur de Bourbon, écrit à Pierre Passot, le 27 mai 1843 : « Vous ferez comprendre au sultan de Ndzuani que, dans la position précaire où il se trouve, son intérêt est de rechercher notre alliance, afin que nous ne prenions pas en main la cause de son compétiteur. » ↩︎
  4. Saïd Omar bin Hasan arriva à Ndzuani, accompagné de Favin-Lévêque, commandant du Heroine, et se présenta à Salim II, qui refusa de signer un document qu’il jugeait non authentique. Dans sa chronique de 1875, Saïd Omar rapporte que Salim lui avait rappelé : « Andriantsuli n’était que gouverneur de Maore et ne pouvait, à ce titre, céder une île qui ne lui appartenait pas. Cette île appartenait légitimement, par droit de conquête et par donation, à la couronne de Ndzuani ; ainsi Abdallah, sultan de Ndzuani, et ses successeurs étaient maîtres de Maore. Ni Andriantsuli, ni Ramanetaka, ni Ɓwana Kombo n’avaient donc le moindre droit sur cette île […]. Et si, à la mort d’Abdallah et d’Alawi, Maore devait devenir libre et indépendante de la couronne de Ndzuani, pourquoi monsieur Bazoche attachait-il tant de prix à ma signature ? » ↩︎
  5. Il s’agit de Mathieu de Hell. ↩︎
  6. Peut-être fait-il référence à l’assassinat du sultan Ɓwana Kombo bin Hadj par des pirates malgaches en 1787, ainsi qu’aux régicides survenus au sein des familles royales mahoraises, qui conduisirent aux meurtres des sultans Salim bin Ɓwana bin Klasmel et Swalih bin Muhammad en 1817, puis à celui du sultan Mawana Ahamadi en 1829, et enfin à l’exécution du sultan Ɓwana Kombo bin Ahamadi, en 1836, dans la prison de Fumɓoni (Mwali), sur ordre du sultan Abderhaman (Ramanetaka). ↩︎
  7. L’objectif de la France était tout d’abord de faire de Maore une colonie agricole, une sorte de « colonie modèle » et un « centre économique florissant » au bénéfice de l’Empire et des planteurs. Un objectif au final qui ne sera pas atteint. ↩︎

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Kori Tari, Rédacteur en chef de Beshelea.com, est un passionné de la culture et de l'histoire des Comores. Amoureux du Shikomori, il a grandi en étant bercé par les contes, les devinettes et les jeux traditionnels de son pays.

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