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Ɓeshelea | Culture et histoire des ComoresƁeshelea | Culture et histoire des Comores
Le marché de Mroni, en 1955 ©️ Pierre Coudert/ECPAD
Le marché de Mroni, en 1955 ©️ Pierre Coudert/ECPAD

Culture

Se situer dans le temps : des calendriers aux Comores

Aux Comores, la manière de se situer dans le temps a longtemps obéi à d’autres repères que le calendrier grégorien. Du calendrier hégirien aux mois en shikomori, des décades agricoles au jour du Nairuz, les Comoriens ont développé des repères multiples, profondément enracinée dans la culture locale.

Rien n’est plus banal que d’indiquer une date. Nous le faisons chaque jour sans y songer, avec la même désinvolture qu’un geste du quotidien : « le 23 octobre 2025 », pour dire le jour présent ; « né le 14 août 2008 », pour évoquer une naissance ; ou encore « le 6 juillet 1975 », pour célébrer la fête nationale de l’indépendance. Aux Comores, comme presque partout ailleurs, la majorité de la population se réfère aujourd’hui au calendrier grégorien1, devenu le standard mondial. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. D’autres manières de mesurer le temps, parfois multiples et entrecroisés, ont longtemps coexisté dans l’archipel, et quelques personnes âgées en font encore usage.

Une pluralité de repères temporels

Dans sa chronique rédigée en 1865, le Cadi Omar Abubakari2 évoque un épisode des plus troublés de l’histoire de Maore : « Cela se passa en l’an 1212 de l’Hégire, c’était l’année du mercredi. L’année du jeudi, ils revinrent en grand nombre à Maore et firent la guerre plusieurs jours à Tsingoni. » Le passage se rapporte aux raids des Betsimisaraka de Madagascar, survenus en 1797, et à la mort tragique du sultan Ɓwana Kombo I l’année suivante.

Au-delà du fait historique, deux enseignements s’en dégagent. D’abord, la référence au calendrier musulman de l’Hégire, comptant les années depuis 622, date de l’exil du Prophète à Médine. Ensuite, la mention d’une autre forme de datation : « l’année du mercredi / mwaha wa mfumtsanu», « l’année du jeudi / mwaha wa yahoa », issue du calendrier Nairuz3, d’origine persane. Ce dernier attribue, dans sa version locale, à chaque année le nom du jour de la semaine4 sur lequel tombe le jour de l’an5. L’archipel avait donc adopté un modèle dérivé, adapté à ses usages propres. Cette combinaison peut sembler complexe, mais pour les Comoriens d’alors, elle allait de soi : deux repères coexistants, complémentaires et sans ambiguïté, l’un religieux, l’autre cyclique et agricole.

L’Hégire demeure cependant le calendrier le plus présent dans les écrits anciens comoriens. On le retrouve dans les actes officiels, les traités diplomatiques, les jugements des cadis ou les lettres des souverains. Ainsi, à titre d’exemple, dans une correspondance adressée au sultan d’Oman, Ahmad bin Saïd al-Busaïd, le sultan Saïd Ahmed bin Swaleh de Ndzuani date sa lettre du 12 Jumada al-Awwal 1163 (soit le 19 avril 1750 du calendrier grégorien).

Le calendrier de “mfunguo” : un héritage hybride

Mais les Comoriens allaient plus loin : ils juxtaposaient souvent à l’Hégire un autre calendrier, entièrement formulé en shikomori, et dont les mois portaient des noms vernaculaires. La sultane Djumɓe Fatima de Mwali, au XIXe siècle, en offre un exemple remarquable. Dans ses écrits, elle datte souvent les documents selon un double système : celui de l’Hégire et celui des mois comoriens. Son acte d’accusation du 11 mfunguo mɓili 1277 [22 mai 1861] en est un parfait témoin. Elle y déclare, indignée :

« Plût à Dieu qu’ils m’eussent au moins laissé mon honneur ! Je ne pourrai jamais oublier que, le 6 mfunguo montsi, Ratsivandi et Abdallah Musalimu m’ont calomniée en face et officiellement, me traitant… Dieu et les personnes de ma maison sont témoins de la fausseté de cette accusation ! »

Ici, la sultane use une double datation : le calendrier hégirien (1277) et celui de mois structurés de façon spécifique, où, bien que calqués sur le rythme lunaire, portent des noms en shikomori. Ce calendrier que l’on peut appeler de « mfunguo6« , tout en s’adossant à l’Hégire, en bouleversait pourtant l’ordre. Son premier mois, Mfunguo montsi, ne correspondait pas à Muharram mais à Shawwal ; et le douzième, Mwezi wa tsumu, correspondait à Ramadan. L’année ne commençait pas forcément le premier jour du premier mois : elle s’ouvrait avec le Nairuz, qui pouvait tomber à n’importe quelle date selon le cycle solaire.

La succession des mois, dans l’ordre comorien, était la suivante :

  1. Mfunguo montsi
  2. Mfunguo mɓili
  3. Mfunguo ndraru (mwezi wa hidjazi7)
  4. Mfunguo nne
  5. Mfunguo ntsanu (mwezi wa Karuna8)
  6. Mfunguo sita / ndraɗaru (mwezi wa maulida9)
  7. Mfunguo nfukare
  8. Mfunguo nane
  9. Mfunguo shenɗa
  10. Mfunguo kume (mwezi wa sohamwedja)
  11. Mfunguo kume na mwedja (mwezi wa ndredja za tsumu10 ou mwezi wa mɗezo11)
  12. Mwezi wa tsumu

Le temps agricole : le Nairuz et les “djana”

Au-delà des écrits des sultans et des cadis, le Comorien, dans sa vie quotidienne, possédait sa propre manière de diviser le temps. L’année traditionnelle suivait le cours des travaux agricoles : la saison des semailles, celle des récoltes, puis la période de repos. Cette structuration reposait sur une logique de cycles de cent jours, appelée djana. L’année était ainsi répartie en trois djana — djana la hanɗa (la première centaine), djana la pvili (la seconde) et djana la raru (la troisième) — suivies d’une quatrième période de soixante jours, idjana kundrwe12 (petite centaine incomplète). Les cinq jours excédentaires, considérés hors système, étaient nommés Pandzile.

Pour rendre ce système encore plus précis, l’année était subdivisée en 36 périodes de dix jours appelées Mongo (pluriel : Mengo). Ainsi, pour exprimer une date précise, il suffisait d’indiquer le jour, son mongo et son djana. Par exemple, une ancienne fête agricole, Djanyo la mwaha (« jour du partage »), correspondait au 3 du 9e mongo du djana la hari, c’est-à-dire au troisième jour de la neuvième décade de la centaine médiane13.

Les Comoriens associaient également leurs repères temporels aux vents dominants et aux saisons. L’année se partageait en quatre périodes de 90 jours, correspondant chacune à un vent majeur :

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  • Mɓeni (Maghiɓu), vent du nord-est, soufflait d’août à novembre ;
  • Kashkazi (Asihazi), vent du nord-sud, dominait de novembre à février ;
  • Matulai (Madjatseni), vent du sud-nord, se levait de février à mai ;
  • Kusi (Husi), autre vent du sud-nord, fermait le cycle de mai à août.

Ces vents, familiers des marins et des paysans, n’étaient pas seulement des repères météorologiques : ils rythmaient la vie sociale, les semailles, les récoltes et les fêtes communautaires. L’année commençait au Ntswa mwaha14 (ou Suku ya mwaha) correspondant au jour du Nairuz local15, souvent situé entre fin juin et août, au premier jour annonçant l’arrivée du Mɓeni. Aujourd’hui, le changement climatique complique la détermination exacte du Nairuz : les saisons se décalent, les vents se confondent, et les repères ancestraux se brouillent.

À ce découpage climatique s’ajoutait encore un calendrier zodiacal, calqué sur la tradition arabo-persane. Il apparaît notamment dans une lettre adressée en 1834 par le sultan Ahmed bin Saïd Ali bin Swaleh (Mwinyi Mkuu) de Ngazidja à la reine Ranavalona Iʳᵉ de Madagascar, datée du 27 alakoasy (al-kausi) 1250. L’année est hégirienne, le jour est lunaire, mais le mois porte le nom d’un signe astrologique. Ce système divise l’année en douze signes :

  1. Al-hamali (bélier)
  2. Athauru (taureau)
  3. Al-djauz (gémeaux)
  4. Saratani (Cancer).
  5. Al-asaɗi (Lion)
  6. Al Sumɓula (vierge et épi)
  7. Mizani (balance)
  8. Al-akraɓu (scorpion)
  9. Al-kausi (sagittaire)
  10. Al-djeɗi (capricorne)
  11. Aɗayauni (verseau)
  12. Al-uhuti (poissons)

Et si les Comores recréaient leur propre calendrier ?

Ailleurs dans le monde, plusieurs peuples ont su préserver leur calendrier propre. L’Éthiopie, par exemple, vient de célébrer l’an 2018 de son calendrier national. L’Iran, la Chine, l’Inde, le Japon, ou encore les Berbères d’Afrique du Nord, continuent de mesurer le temps selon leurs repères historiques ou cosmiques.

Les Comores, elles, n’ont jamais codifié un tel système unifié, bien qu’elles en possèdent les fondations. Plusieurs repères pourraient servir de point de départ à une ère nationale. Nous avançons ici l’exemple du départ du Mtswa-Mwindza16 pour La Mecque, au VIIe siècle, ou son retour au pays accompagné de la nouvelle foi islamique, événement majeur de l’histoire religieuse de l’archipel. Cependant, le manque de précisions chronologiques rend difficile toute reconstruction exacte.

Un comité d’historiens et de scientifiques pourrait, à terme, étudier ces repères pour en tirer un système cohérent, à la fois symbolique et pratique. En attendant, la “méthode Djumɓe Fatima” pourrait offrir, de notre point de vue, un compromis élégant : conserver la mesure des années selon l’Hégire, tout en utilisant les mois en shikomori.

Références :
  • L’organisation spatiale et sociale de la ville dans l’archipel des Comores, Ya Mkobe, n°6-7, Damir Ben Ali (2000).
  • Les rites pré-islamiques à Anjouan. Contribution à une étude culturelle des Comores, Abderemane Bourhane (2019).
  • Réponse au questionnaire de l’enquête N°1C du 30 décembre 1937, subdivision de la Grande Comore, canton de Ɓamɓao.
Notes :
  1. Introduit en 1582 par le pape Grégoire XIII pour corriger le calendrier julien instauré par Jules César en 46 avant J.-C. ↩︎
  2. Pour plus de détails, lire : « Histoire des iles : ha’Ngazidja, hi’Ndzoua’ani, Maiota et Mwali, Oumar Aboubakari Housséni (1865), Edition Djahazi, 1997 » ou « Chroniques mahoraises, Jean-François Gourlet, L’harmattan, 2003 ». ↩︎
  3. Noruz ou Nowruz, du persan « no » (nouveau) et « ruz » (jour), correspond à la fête traditionnelle persane célébrant le jour de l’An. Elle marque le premier jour du printemps. Aux Comores, cette fête coïncide avec le premier jour du calendrier agricole, situé entre fin juin et août. Le calendrier local tire d’ailleurs son nom de cette célébration. ↩︎
  4. Les jours de la semaine en shiKomori s’énoncent ainsi, dans leur ordre : mfumontsi (samedi), mfumbili (dimanche), mfumdraru (lundi), mfumnne (mardi), mfumtsanu (mercredi), yahoa (jeudi) et djumwa (vendredi). ↩︎
  5. En 1937, le jour de l’An tombait le 8 août, annonçant une année du dimanche. En 1981, il tombait le 27 juillet, marquant une année du lundi. ↩︎
  6. Dans ce système, le mois de ramadan (mwezi wa tsumu), douzième du calendrier, occupe une place centrale dans l’année. Les autres mois, appelés « mezi ya mfunguo » — littéralement mois de rupture du jeûne — sont énumérés par ordre croissant : de montsi (un) à kume na mwedja (onze). ↩︎
  7. Le mois du pèlerinage à La Mecque. ↩︎
  8. Le personnage de Karun, mentionné dans la sourate Al-Qasas (versets 76 à 78). ↩︎
  9. Le mois de la célébration de la naissance du Prophète. ↩︎
  10. Le mois précédant le ramadan, les Comoriens avaient pour coutume de rassembler du bois de cuisson (ndredja) afin de faciliter la préparation des repas de rupture du jeûne. ↩︎
  11. Au cours du siècle dernier, cette tradition a évolué : il est désormais courant d’organiser, durant cette période, des grillades familiales, amicales ou communautaires. ↩︎
  12. Le terme kundrwe signifie littéralement bout, morceau ou portion. ↩︎
  13. On peut l’exprimer à l’écrit, à titre d’exemple et de manière simplifiée, sous la forme suivante : 3/9/2 (jour/décade/centaine) + année. Exemple : le 3/9/2 de l’année du dimanche. ↩︎
  14. Ce jour — premier du calendrier agricole — était célébré localement depuis des siècles par diverses activités et rites. Ces pratiques sont aujourd’hui presque disparues, victimes de l’interdiction imposée par certains mouvements religieux apparus entre les années 1960 et 1980. ↩︎
  15. Le premier jour du calendrier agricole. ↩︎
  16. Il est ici fait référence au personnage de Mtswa-Mwindza, du VIIe siècle.
    Cependant, son identité réelle demeure sujette à débat : le nom est parfois associé à Mhasi wa Fe Simai, figure historique du XIVe siècle.
    ↩︎

Written By

Kori Tari, Rédacteur en chef de Beshelea.com, est un passionné de la culture et de l'histoire des Comores. Amoureux du Shikomori, il a grandi en étant bercé par les contes, les devinettes et les jeux traditionnels de son pays.

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