Contexte : Le 8 juin 1883, un boutre nommé Elf Swala fut saisi au port de Mtsamɗu par le lieutenant Scott J. B. Willcox, commandant du HMS Harrier. Ce navire, appartenant à Alawi bin Saïd Âkili, était soupçonné d’avoir servi à l’achat d’esclaves à Madagascar et fut, pour cette raison, confisqué.
La suspicion qui conduisit à sa saisie tenait notamment au fait que, bien qu’il battît pavillon arabe (zanzibari), le capitaine Alawi ne possédait aucun document relatif à son boutre ni à ses activités commerciales. Cependant, il s’avéra par la suite que l’officier britannique avait été induit en erreur par son interprète, et que les personnes présentées comme esclaves à bord n’en étaient pas réellement.
Des papiers d’affranchissement, fournis par le capitaine, confirmaient leur statut d’hommes et de femmes libres de ces passagers. Parmi les documents produits figurait également une lettre rédigée par Henry N. Smith, un Américain établi à Maintirano1 et employé de son compatriote George Ropes, marchand à Madagascar. La missive, adressée au sultan Abdallah de Ndzuani, expliquait la situation.
Smith, qui vivait avec une compagne d’origine servile à laquelle il avait accordé la liberté, avait également affranchi plusieurs membres de sa famille. Craignant pour leur sécurité, il les avait fait embarquer à bord du Elf Swala à destination de Ndzuani, où la traite était alors « officiellement » proscrite.
Le 4 juillet 1883, après audience, le juge Samuel Barrett Miles, siégeant au tribunal du consul général de Sa Majesté à Zanzibar, ordonna la restitution du boutre. Le jugement précise :
« Les papiers d’affranchissement remis par M. Smith à ses esclaves ont été produits devant le tribunal, et je les ai transmis au sultan de Ndzuani, le priant d’avoir l’obligeance de les remettre à leurs propriétaires et de les protéger à l’avenir en tant que personnes libres. »
Lettre d’Henry N. Smith à Abdallah bin Salim
Maintirano, le 7 mai 1883
« Au roi Abdallah2 de Ndzuani, ou à qui de droit,
Je soussigné, Henry N. Smith, originaire de Boston (Amérique), demeurant actuellement à Maintirano en qualité d’agent de George Ropes, de Boston, certifie avoir affrété un passage sur le boutre Elf Swala, appartenant à Alawi bin Saïd Âkili, pour ma famille et mes domestiques, à savoir : mon fils Dana ; Amina, la mère de Dana ; Mama, Hishima, nourrices ; Hishima, idem ; Hasha, sœur de lait de Dana ; Sitikalli, frère de lait de Dana ; et Mabruki, mon ancien domestique. Les six dernières personnes nommées sont chacune munies d’un acte de liberté signé de ma main et attesté.
Je souhaite que cette famille s’embarque pour Ndzuani et y réside jusqu’à mon arrivée, que j’espère pouvoir effectuer dans un délai de trois mois. Mon intendant principal, nommé Asumani, les accompagne et veillera sur eux jusqu’à mon retour.
J’ai pris des dispositions suffisantes pour subvenir à leurs besoins jusqu’à mon arrivée, ayant remis à Alawi bin Saïd la somme de 1 000 roupies, à employer pour leur bien, selon ses instructions. J’ai également chargé sur le boutre six caisses de fer ondulé, poutres, planches, etc., destinées à la construction d’une maison confortable pour eux. J’ai aussi fait embarquer cinq sacs de riz à leur usage.
Mon intention en les envoyant à Ndzuani est qu’ils puissent jouir de la liberté que je leur ai accordée, liberté qui, s’ils demeuraient ici, leur serait sans aucun doute retirée dès mon départ : les autorités sakalava3 les réduiraient de nouveau en esclavage, comme cela s’est produit à maintes reprises.
Ayant appris récemment que l’esclavage était aboli ou sur le point de l’être à Ndzuani4, j’ai choisi cette île pour leur résidence.
Puissent toutes les autorités leur venir en aide, et que Dieu les protège !
(Signé) H. N. SMITH
Agent de George Ropes,
Maintirano, côte ouest de Madagascar.
P.S. — Les seuls autres passagers du boutre sont les trois épouses d’Alawi bin Saïd : Hanifa, Fia et Yaffarani Mamwale. »
Article et référence :
- Abolitions de l’esclavage aux Comores : Traité du 10 octobre 1882
- Correspondence relative to the slave trade 1858-1892, British representatives and agents abroad and repports from naval officiers, Foreign Office (february 1884).
Notes
- Ville de la côte occidentale de Madagascar, Maintirano se situe en pays sakalava, ancien territoire du royaume d’Iboina. Elle est aujourd’hui le chef-lieu de la région de Melaky. ↩︎
- Sultan Abdallah bin Salim. ↩︎
- À cette époque, l’esclavage n’y est pas encore aboli dans ces contrées. ↩︎
- En effet, un traité a été signé le 10 octobre 1882 entre Ndzuani et les Britanniques, prévoyant une abolition progressive de l’esclavage sur l’île. ↩︎














