Contexte : L’assassinat du sultan Ntiɓe1 Msafumu wa Fe Fumu dans sa cellule a suscité l’indignation générale, y compris au sein du camp des alliés du sultan Saïd Ali wa Saïd Omar. Cet acte, unanimement perçu comme contraire aux valeurs et aux traditions comoriennes, a profondément choqué. C’est dans ce climat que Ɓwana Fumu wa Mɓafumu, sultan de Mitsamihuli2, adresse une lettre à Barghash bin Saïd, sultan de Zanzibar et ancien allié du souverain déchu, afin de se dédouaner de toute responsabilité.
Mitsamihuli, 27 jamad al-akhir 1300 [5 mai 1883]
[Après les compliments.]
« J’écris ceci depuis le port de Mitsamihuli3.
Il ne s’est rien passé, sinon ce qui nous est arrivé. Vous savez que vos serviteurs, Msafumu et Ali bin Omar, se combattaient4. Or, Ali bin Omar a vaincu, il s’est emparé de Msafumu et l’a fait enfermer5. Nous l’avons vu en prison le septième jour, en bonne santé ; mais le lendemain matin, nous avons appris qu’il était mort6, mais ce qu’on lui a fait, nous ne saurions le dire7.
Et puis, ô mon maître, les Chrétiens8 sont venus de Maore pour acheter des esclaves, et Ali bin Omar a pris tous les gens qui étaient avec Msafumu et les a tous vendus aux Chrétiens, sans l’autorisation des chefs de Ngazidja9. Ils ont pris, de plus, environ soixante personnes, toutes libres, d’Itsandraya, et Saïd Ali les a vendues aux Chrétiens.
Ô mon maître, nous, vos serviteurs, ne nous sommes pas mêlés à cette affaire d’Ali bin Omar. Je suis votre serviteur10, et j’attends humblement vos ordres. »
ƁWANA FUMU WA MƁAFUMU
Article et référence :
- Nés libres mais mis en esclavage par Sultan Saïd Ali wa Saïd Omar
- Correspondence relative to the slave trade 1858-1892, British representatives and agents abroad and repports from naval officiers, Foreign Office (february 1884).
Notes :
- Le roi suprême, ou Ntiɓe de Ngazidja, détient la prérogative essentielle d’introniser tous les sultans de l’île, aussi bien dans les territoires relevant de son propre Inya que dans les autres. Ce titre n’est pas héréditaire. Il s’obtient, selon l’adage, « à l’épée ». ↩︎
- La principauté de Mitsamihuli relève par nature de la lignée royale Inya Matswa Pirusa et se trouve, de ce fait, alliée de facto au sultan de Ɓamɓao, Saïd Ali wa Saïd Omar. ↩︎
- À Dzinɗani, aujourd’hui connu sous le nom de « Trou du Prophète », se trouvait l’ancien port principal de Mitsamihuli, l’un des plus importants de Ngazidja. Particularité rare à l’époque, il se situait paradoxalement hors des remparts de la ville. ↩︎
- La seconde Nkoɗo nkuu (grande guerre) qui ravagea Ngazidja au début des années 1880. ↩︎
- Msafumu est emprisonné à Ɓaiɗi, quartier de Mroni. ↩︎
- Msafumu fut assassiné dans sa cellule, étranglé, le 7 février 1883. ↩︎
- Par l’expression « nous ne saurions le dire », Ɓwana Fumu fait référence à une tournure comorienne qui, pour éviter d’évoquer les horreurs d’un fait, recourt à la formule : Mwendza haya kayamɓa (« un homme digne n’en parle pas »). ↩︎
- Par « Chrétiens », il désigne les Français, qui occupent l’île de Maore depuis 1841. ↩︎
- Sans l’aval des kori [sultans] des sultanats particuliers d’où étaient prélevées ces personnes. ↩︎
- Traditionnellement, les sultans de l’archipel reconnaissaient au sultan de Zanzibar un rôle de supérieur et de protecteur, selon une formule relevant davantage de la politesse diplomatique que d’une réelle sujétion. ↩︎














