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Ɓeshelea | Culture et histoire des ComoresƁeshelea | Culture et histoire des Comores
Travailleurs d'origines serviles en forêt, à Ngazidja après 1884. Image prise par le colon français Léon Humblot.
Travailleurs d'origines serviles en forêt, à Ngazidja après 1884. Image prise par le colon français Léon Humblot.

Esclavage

L’idéologie derrière l’esclavage dans l’archipel des Comores

Aujourd’hui encore, l’histoire de l’esclavage dans l’archipel des Comores peine à se dire. Dans les villages, on murmure davantage qu’on ne raconte, de peur d’éveiller d’anciennes hontes ou de rouvrir les plaies identitaires qui structurent encore certaines relations sociales.

Peu d’histoires sont aussi ombrageuses et dérangeantes dans l’archipel des Comores que celle de l’esclavage1. Elle hante silencieusement les couloirs de la mémoire collective, souvent reléguée à de brèves allusions au XIXᵉ siècle. Pourtant, la traite, elle, était bien plus ancienne. Elle constituait l’un des piliers de l’économie des sultanats comoriens, intégrés dans la longue lignée des cités-États commerçants de la côte swahili.

Une mémoire voilée par le silence

Ce sujet demeure aujourd’hui tabou2. À l’instar de la côte swahili voisine, rares sont les voix asservies3 qui nous soient parvenues ; plus rares encore les confessions franches des maîtres. Ce qui rend d’autant plus précieux certains documents inattendus, tel le récit d’un prince anjouanais en 1783 à un linguiste anglais, ou encore la surprenante lettre d’un sultan au XIXᵉ siècle, révélant au détour d’une phrase la logique raciale sous-jacente à cet ordre esclavagiste. Dès l’installation durable des sultanats arabo-shiraziens vers la fin du XVe siècle, les circuits d’échange de l’océan Indien se sont ancrés dans le tissu économique local, et avec eux, la traite humaine.

Dans l’archipel, les marchés se structurent autour d’une double logique : exportation de captifs, et usage domestique sur place, notamment dans les itrea4, les plantations royales. Mais plus que la pratique, c’est sa justification qui interroge. Au nom de quoi s’autorisaient-ils à capturer, vendre et échanger des hommes, des femmes et des enfants ?

Dans la nuit du 28 juillet 1783, un navire britannique, The Crocodile, mouille dans la rade de Mtsamɗu, sur l’île de Ndzuani. À son bord, Sir William Jones5, jeune orientaliste de trente-sept ans. L’Angleterre et le sultanat de Ndzuani, alors dirigé par le vieux Saïd Ahmed Al Abubakar bin Salim, entretiennent d’excellents rapports diplomatiques et commerciaux. Jones est rapidement reçu dans les cercles princiers. Il y rencontre le gouverneur de Mtsamɗu, Abdallah Mwenye Fani (futur Abdallah Ier), son cousin Alawi bin Husein (futur Alawi Ier) et les princes Cheikh Salim (fils aîné du Sultan) et Hamidullah. Ces aristocrates, parfaitement à l’aise en arabe comme en anglais, échangèrent avec Jones des exemplaires du Coran et divers manuscrits.

Un rare aveu princier : le témoignage de 1783

Curieux de comprendre la structure du pouvoir et de l’économie locale, William Jones eut un jour l’occasion d’interroger le prince Alawi sur le commerce de son île. La réponse du jeune homme est un témoignage d’une valeur inestimable, tant elle éclaire la logique d’un système rarement exposé par ses propres acteurs.

Voici, fidèlement retranscrites, les explications du prince Alawi bin Husein en cette année 1783 :

« Mon pays est pauvre et produit peu d’articles de commerce. Mais si nous pouvons obtenir de l’argent, nous préférons maintenant faire des grandes choses.
Nous pourrions facilement nous procurer des marchandises étrangères et les échanger avantageusement avec nos voisins des autres îles et du continent.

Avec peu d’argent, nous achetons des mousquets, de la poudre, des balles, des coutelas, des couteaux, des chiffons, du coton brut et d’autres articles apportés de Bombay. Avec ces derniers, nous les échangeons à Madagascar contre les produits naturels de ce pays ou des dollars, avec lesquels les Français achètent, dans cette île, du bétail, du miel, du beurre, etc.

Avec l’or que nous recevons de vos navires, nous pouvons nous procurer des dents d’éléphants des indigènes du Mozambique, qui les troquent aussi contre des munitions et des barres de fer. Et les Portugais de ce pays nous donnent des tissus de diverses sortes en échange de nos marchandises.

Des tissus dont nous disposons de manière lucrative dans les trois îles voisines ; d’où nous apportons du riz, du bétail, une sorte de fruit à pain qui pousse à Ngazidja, et des esclaves, que nous achetons aussi ailleurs, auxquels nous faisons du commerce ; et nous continuons ce trafic dans nos propres navires. »

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La précision du propos ne laisse guère de doute : l’esclave, aux côtés du riz et du fruit à pain, était pleinement intégré à la logique marchande. Il constituait même souvent la plus précieuse des marchandises, susceptible d’être réexportée ou utilisée pour accroître les forces productives locales.

L’idéologie justifiant la servitude

Mais c’est lorsque William Jones, troublé par cet exposé, posa la question morale du fondement de ce commerce, que le prince Alawi dévoila la justification la plus répandue dans l’aire swahili et indo-arabe.

« Par aucune loi, répondit-il, à moins que la nécessité ne soit une loi.

Il y a des nations à Madagascar et en Afrique, qui ne connaissent ni Dieu, ni son Prophète, ni Moïse, ni David, ni le Messie. Ces nations sont en guerres perpétuelles et font de nombreux captifs ; qui, comme ne peuvent pas être faits prisonniers, seraient certainement tués.

Certains parmi eux vivent dans une extrême pauvreté et ont de nombreux enfants qui, s’ils ne peuvent s’en débarrasser, doivent périr de faim, avec leurs misérables parents. En achetant ces misérables, nous préservons leur vie, et peut-être celle de beaucoup d’autres, que notre argent soulage.

Si nous les achetons, ils vivront ; s’ils deviennent de précieux serviteurs, ils vivront confortablement. Mais s’ils ne sont pas vendus, ils doivent mourir misérablement. »

L’argument consistait donc à faire de la traite un moindre mal, voire un acte de charité travesti, assurant la survie d’indigents promis à l’extermination. On retrouve là un discours répandu du Mozambique à Oman, en passant par Zanzibar, consistant à dire : « nous les sauvons d’un sort plus cruel encore ». William Jones, qui connaissait bien le Coran et ses préceptes sur la dignité humaine, tenta à plusieurs reprises de convaincre Alawi que cette interprétation était contraire à l’islam. Le prince demeura inflexible, invoquant tantôt la « nécessité », tantôt la coutume. Quant au cas des esclaves convertis à l’islam, Jones reçut une réponse embarrassée :

« La loi nous interdit de les vendre quand ils croient au Prophète. Seuls les petits enfants sont vendus. Cela ne se fait pas souvent et pas avec tous les maîtres. »

Ainsi la religion, pourtant brandie pour justifier l’asservissement des païens, n’offrait qu’une protection imparfaite aux générations nées en esclavage, surtout aux plus jeunes, facilement vendus selon le bon vouloir des maîtres.

La dimension raciale de l’esclavage comorien

Un siècle plus tard, alors que la traite se voyait officiellement proscrite sous la pression britannique, un épisode révélateur allait exposer une autre facette de cette idéologie : le racisme pur et simple.

Le 23 avril 1875, le sultan Abdallah bin Salim (Abdallah III) de Ndzuani adressait une lettre au consul britannique John Kirk6. Son boutre Amanat Ullah venait d’être détruit à Madagascar par la corvette britannique HMS Rifleman, soupçonné de pratiquer la traite. Deux esclaves fugitifs avaient dénoncé son capitaine Mohedin bin Saïd Hasan. Le souverain protesta non pas seulement sur la base du droit commercial, mais invoqua explicitement l’infériorité raciale et morale des témoins :

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« Je ne pense pas qu’il était juste pour l’officier commandant à bord du « Rifleman » de croire ce que disaient ces nègres, car selon notre loi, un nègre n’a jamais le droit de prêter serment comme témoin, car il n’est pas né pour dire la vérité. »

Cette phrase, effroyable dans son mépris, illustre que l’idéologie esclavagiste ne reposait pas uniquement sur la nécessité économique ou la différence religieuse, mais aussi sur un préjugé racial ancré, plaçant le « nègre7 » en dehors du champ du témoignage crédible, donc en dehors de l’humanité responsable.

La lettre envoyée par Sultan Abdallah III à John Kirk :

Ndzuani, le 23 avril 1875

Sir,

J’ai bien reçu votre lettre du 8 avril dernier, ainsi que Mohedin bin Saïd Hasan qui est arrivé. J’ai été très peiné d’apprendre qu’un de mes boutres, nommé « Amanat Ullah », a été détruit à Madagascar par un des navires de Sa Majesté, nommé « Rifleman ». Vous m’avez demandé de punir le maître du boutre pour avoir été impliqué dans la traite des esclaves. Je l’ai fait juger devant mon tribunal, mais n’ai pu trouver aucune preuve contre lui montrant qu’il ait eu quoi que ce soit à voir avec la traite des esclaves ou qu’il ait été impliqué dans la traite lors de son dernier voyage, quand le boutre a été détruit.

Je l’ai également fait juger au sujet des lettres qui ont été trouvées en sa possession concernant la traite des esclaves ; mais il a déclaré que ces lettres avaient été écrites il y a environ huit ou neuf ans, à l’époque où il était effectivement impliqué dans la traite, étant alors sujet et sous la protection du Sultan de Zanzibar. Il y avait aussi une lettre qu’il avait reçue d’un monsieur à Kilwa, lui demandant si le boutre en question allait transporter des esclaves, auquel cas il recevrait des esclaves pour lui à Kionga8 et les amènerait à Mwali. Mohedin bin Said Hasan lui a alors répondu que son boutre ne pouvait transporter aucun esclave, car le Sultan de Ndzuani lui avait fait prêter serment de ne jamais transporter d’esclaves tant qu’il naviguerait sous le pavillon ou la protection de Ndzuani.

D’après ce que j’ai pu découvrir, il y avait deux nègres déserteurs, appartenant auparavant à un boutre français, qui sont montés à bord du navire de Sa Majesté « Rifleman » et ont rapporté que le boutre précité avait débarqué des esclaves environ dix jours plus tôt. Je ne pense pas qu’il était juste pour l’officier commandant à bord du « Rifleman » de croire ce que disaient ces nègres, car selon notre loi, un nègre n’a jamais le droit de prêter serment comme témoin, car il n’est pas né pour dire la vérité. De plus, au moment où le boutre a été saisi et détruit, il a été pris sur la plage de Madagascar par certains officiers du navire de Sa Majesté « Rifleman », alors qu’il n’avait même pas ses mâts, étant en réparation et reposant sur la plage depuis deux mois ; donc, si tel est le cas, je ne pense pas qu’il y avait quelque droit de détruire le boutre.

Et comme vous m’avez informé que les îles de Ngazidja, Mwali et Ndzuani importent encore des esclaves, tant pour un usage domestique que pour les réexpédier vers des établissements voisins, en ce qui concerne Ngazidja et Mwali, je n’en sais absolument rien ; mais pour Ndzuani, je dois vous informer qu’il n’y a absolument aucune traite des esclaves en cours, car tout habitant de Ndzuani qui possède un boutre ou tout boutre qui navigue sous le pavillon ou la protection de Ndzuani doit prêter serment devant moi de n’avoir jamais rien à voir, de près ou de loin, avec la traite des esclaves. Et si je devais découvrir un homme rompant son serment, sa punition et sa sentence ne seraient rien d’autre que la mort.

Par ailleurs, je suis toujours disposé et prêt à aider le Gouvernement de Sa Majesté à prévenir l’esclavage ou toute autre chose qui serait en mon pouvoir.

Je serais très heureux si l’officier naval supérieur venait à Ndzuani, afin que je puisse m’entretenir personnellement avec lui, car il m’est impossible de m’exprimer dans une lettre comme je le souhaiterais, et j’espère que vous excuserez la mauvaise qualité de l’écriture de cette lettre, car il n’y a personne ici en ce moment qui soit bien instruit dans la langue anglaise9. J’enverrai une lettre en Angleterre afin d’informer le Gouvernement de Sa Majesté au sujet des questions susmentionnées.


SULTAN ABDALLAH,
Roi de Ndzuani

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Références :
  • The works of Sir William Jones, Vol IV, Sir William Jones (1807).
  • Accounts and papers, Trade &c. – continued – (Life assurance compagnies); Slave trade – Session 8 February – 15 August 1876, Vol LXX (1876).
Notes :
  1. Le mot « esclavage » se dit localement « urumwa » ou « utrwana ». L’esclave est désigné par « mrumwa » (pl. warumwa) ou « mtrwana » (pl. watrwana). S’il s’agit d’une femme, dans certains cas on dit « mdjahazi ». ↩︎
  2. Un travail de mémoire a été fait cependant en 2014 par l’historien comorien Ibouroi Ali Tabibou sous forme d’une thèse « Des esclaves makua et de leurs descendants aux Comores » qui s’est déclinée en livres (2 tomes) disponibles aux Éditions Cœlacanthe. ↩︎
  3. On retrouve certaines témoignages d’esclaves africains originaires de l’océan Indien (1850-1930) conservés par la Marine royale britannique dans le carde des campagnes anti-esclavage du XIXe siècle. ↩︎
  4. Les itrea etaient habités par une population servile. ↩︎
  5. William Jones (1746-1794), orientaliste britannique et juge colonial à Calcutta. ↩︎
  6. John Kirk, consul britanique de Zanzibar de 1866 à 1886. ↩︎
  7. Localement, le mot « nègre » est associé aux mots « mshendzi » et « matsaha ». ↩︎
  8. Quionga, ville mozambicaine. ↩︎
  9. La lettre est rédigée en anglais. Nous présentons ici une traduction de celle-ci. ↩︎
Written By

Kori Tari, Rédacteur en chef de Beshelea.com, est un passionné de la culture et de l'histoire des Comores. Amoureux du Shikomori, il a grandi en étant bercé par les contes, les devinettes et les jeux traditionnels de son pays.

1 Comment

1 Comment

  1. Zzz.

    16 août 2025 at 15h22

    Je me demande s’il est vraiment juste de traduire « mshendzi » ou « matsaha » par l’équivalent du terme « nègre ». N’étant pas spécialiste de la langue comorienne, il me semble cependant que « mshendzi » ou « matsaha » renvoient davantage à une perception de l’« autre » considéré comme non civilisé, un peu à l’image du mot « barbare » chez les Grecs, plutôt qu’à une catégorisation strictement raciale. Contrairement au terme « nègre » tel qu’il a été employé par les Européens durant la traite négrière, avec une forte charge raciale et stigmatisante, les termes comoriens semblent s’ancrer dans une logique culturelle ou civilisationnelle, sans nécessairement se limiter à la couleur de peau.

    Sinon j’attends avec de nouveaux articles historique (relation anjouan/mayotte, colonisation et collaboration, formation des des différents sultanats de ngazidja, details guerre msafumu/said Ali…)avec impatience.
    Merci pr votre travail.

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Contexte : Le 8 juin 1883, un boutre nommé Elf Swala fut saisi au port de Mtsamɗu par le lieutenant Scott J. B. Willcox,...

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