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Ɓeshelea | Culture et histoire des ComoresƁeshelea | Culture et histoire des Comores
Carte de l'archipel des Comores réalisée par le Suédois Christopher Henric Braad, de passage à Ndzuani en 1750.
Carte de l'archipel des Comores réalisée par le Suédois Christopher Henric Braad, de passage à Ndzuani en 1750.

Récits de voyages

Des Comores à la Barbade, puis à Londres : l’affaire d’État de 1676

En 1676, un homme du nom d’Abdallah Sheikh quittait l’océan Indien pour obtenir justice auprès du roi d’Angleterre pour ses compatriotes enlevés et vendus en esclavage à la Barbade.

Entre piraterie, esclavagisme et guerre d’influence, l’histoire qui nous intéresse nous plonge dans le tumulte des relations entre les Comores et les puissances européennes du XVIIe siècle. Cet épisode méconnu, où se croisent intrigues politiques et tragédies humaines, a vu un prince comorien, Abdallah Sheikh, entreprendre un voyage jusqu’à Londres pour obtenir justice. Cette affaire, qui s’étend de 1670 à 1678, trouve son origine dans les luttes d’influence entre Ndzuani et Mwali, et dans les manœuvres douteuses des marchands et capitaines anglais en quête de profits.

Escale de navires anglais à Ndzuani et diplomatie

En mai 1676, quatre navires anglais en route vers les Indes — le Surat Merchant, le Johanna, le Coast Frigat et le Loyall Eagle — aperçurent le matin du 25 mai les îles de Maore et de Ndzuani. Dans la soirée, les équipages distinguèrent Ngazidja et Mwali. Le lendemain, les bâtiments jetèrent l’ancre à Mtsamɗu, seconde ville du sultanat de Ndzuani.

Le 1er juin, le capitaine Streynsham Master et ses compagnons furent reçus par la Sultane Djumɓe Halima II1. « La reine nous ayant fait présent d’une vache et d’une chèvre, je le lui ai rendu par un présent de trois yards de drap fin en grande largeur, un palampoure2 et un drap de Masulipatan. » Les commandants anglais et la souveraine conclurent ainsi une entente cordiale, renforcée par un échange de cadeaux supplémentaires. Le gouverneur de la ville, Saïd Alawi bin Saïd Husain3, offrit à chaque navire une vache et reçut en retour une enfilée de perles, du drap fin et une cartouchière de poudre.

« Ce qu’il n’a pas semblé bien accepter au début, disant que nous avions tout le bois et l’eau de lui ; sur quoi nous avons envoyé connaître ses désirs et avons ajouté à notre présent deux quarts de bouteille d’huile, deux couteaux, un petit miroir et une cartouche de poudre, ce dont il a été bien satisfait et ce pour quoi il nous a fait comprendre qu’il était content. » – Streynsham Master

Économie locale et transactions marchandes

L’escale permit aussi aux Anglais d’observer l’économie locale. Master nota dans son journal de bord les prix pratiqués : « Les vaches à 2 r[eau]x de huit l’une, les chèvres entre une et une demi-pièce de huit, les poulets 12 pour une pièce de huit, le riz : 4 mesures pour une pièce de huit, les noix de coco : 100 pour une pièce de huit, et le bois, l’eau, les oranges, etc., la peine d’aller les chercher dans la vallée. Tous les dollars mexicains passent ici. » Une vache pouvait ainsi être vendue pour environ trois shillings « de pacotille ».

Une amitié anglo-anjouanaise qui s’inscrit dans le temps

La visite révéla un autre élément notable : les relations commerciales et diplomatiques privilégiées entre les Anglais et l’aristocratie anjouanaise. Cette amitié, fondée sur un respect mutuel, se maintiendra pendant près de trois siècles. Une expression en usage à la fin du XVIIe siècle illustre bien cet état de fait : « An Englishman and a Johanna man are all one. »

Avant leur départ le 3 juin, les commandants anglais laissèrent un message dans un livre destiné aux futurs navigateurs britanniques faisant escale à Ndzuani. Il s’agissait d’instructions destinées à préserver ces bonnes relations : « Nous avons pensé convenable de vous laisser le récit de ces faits […] de façon à ce que nous puissions nous comporter de la même manière dans nos relations avec ces gens civils et obligeants, sans apporter de mauvaises habitudes dont ils pussent profiter ou être mécontents, car certains ne font pas comme les autres […] Et c’est dans ce but que nous avons jugé bon d’écrire notre lettre dans un livre, dans lequel ceux qui viendront ensuite pourront connaître les pratiques précédentes. »

Une requête de protectorat adressée au roi d’Angleterre

Durant leur séjour, les Anglais prirent également connaissance d’une affaire plus grave. Le prince Mwenye Sheikh4 leur montra une copie d’une lettre envoyée quelques mois plus tôt au roi Charles II par son frère, le prince Abdallah Sheikh5. Ce courrier sollicitait la mise sous protectorat britannique de Ndzuani et Mwali, une requête déjà formulée en 1663 par son père, mais qui n’était jamais parvenue au roi d’Angleterre. Cette même demande sera renouvelée au XVIIIe siècle par Sheikh Salim, fils du sultan Saïd Ahmed.

Les capitaines anglais, ne pouvant prendre d’engagement diplomatique sans l’aval de la Couronne, ne firent aucune mention de cette requête dans le livre laissé aux futurs commandants de passage. Toutefois, ils comprirent que la requête de protection était motivée par une affaire plus sombre, qui allait bientôt prendre une tournure judiciaire internationale. L’affaire soulevée dans ladite lettre impliquait non seulement des rivalités politiques internes entre Ndzuani et Mwali, mais aussi des actes de piraterie et de traite négrière.

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Entre trahison et piraterie : l’affaire du Hope

Dans sa lettre adressée au roi d’Angleterre, Mwenye Sheikh expose avec gravité les faits suivants : « Je considère Votre Majesté comme mon père. Aussi, ayant été trompé par un navire danois du nom de Hope, commandé par Corpen Crimson Writter, je souhaite obtenir justice. »

Il détaille alors la série de trahisons dont il a été victime. En 1675, un navire de guerre français accosta à Mtsamɗu. Un accord fut conclu pour restaurer l’autorité de Ndzuani sur Mwali, moyennant 700 dollars – dont 400 en argent et 300 en provisions. Toutefois, avant que l’opération ne soit menée à bien, un autre navire français, appartenant à la Compagnie des Indes orientales, exigea que le premier appareille sans délai vers Surate, compromettant ainsi le projet.

C’est alors qu’un navire danois, le Hope, fit escale. Pressé par les circonstances, Mwenye Sheikh négocia une nouvelle expédition militaire pour un montant de 1 000 dollars (700 en argent, 300 en provisions). L’accord fut scellé, mais le capitaine danois, conscient de sa position dominante, renégocia unilatéralement les termes du contrat, exigeant 50 vaches, 50 esclaves et 600 mesures de riz en supplément. Devant le refus du souverain, le capitaine prit en otage Abdallah Sheikh, exigeant une rançon de 800 dollars en argent et 200 en provisions pour sa libération. Même après le paiement, le capitaine refusa de mener l’expédition, bien qu’il resta encore quatre mois à l’ancre, retardant son départ vers le cap de Bonne-Espérance. Le prince, se sentant floué, en appela à la justice du roi d’Angleterre pour ce « grand préjudice ».

La lettre envoyée par le prince Mwenye Sheikh à Charles II :

Mtsamɗu, janvier 1676

Au grand roi Charles le Second, roi de Grande-Bretagne, d’Écosse, de France et d’Irlande, Roi des rois et Défenseur de la Foi,

Je considère Votre Majesté comme mon père. Aussi, ayant été trompé par un navire danois du nom de Hope, commandant Corpen Crimson Writter, la tromperie étant la suivante :

En l’année 1675 est arrivé ici à l’île de Ndzuani un navire de guerre français, avec lequel j’ai fait un arrangement pour réduire l’île de Mwali au gouvernement de Ndzuani, sous lequel elle était auparavant, et pour lequel le commandant du navire français s’est entendu avec moi pour 700 dollars, c’est-à-dire 400 dollars en argent et 300 dollars en provisions. Mais avant qu’il ait pu équiper son navire, est arrivé un autre bateau français, appartenant à la Compagnie, qui informa le capitaine du navire du roi qu’il devait faire le plus de diligence possible pour aller à Surate escorter les navires marchands, de sorte qu’il n’a pu remplir son contrat avec moi.

Entre-temps, aussi, arrive un navire danois, comme relaté ci-dessus, appartenant à la Compagnie des Indes orientales danoise, avec lequel j’ai été forcé de faire un arrangement avec lui, c’est-à-dire le capitaine du navire danois, et pour lequel je devrais lui donner un millier de dollars pour aller remettre l’île de Mwali sous son ancien gouvernement, c’est-à-dire en argent 700 dollars et 300 dollars en provisions. Ce que lui, c’est-à-dire le commandant danois, a accepté. Mais après quelque temps, le commandant danois, pensant pouvoir le faire à cause de l’importance de son navire, a pris la liberté d’élever les termes du marché, c’est-à-dire [qu’il a demandé] 700 dollars en argent, 50 vaches, 50 esclaves et 600 mesures de riz. Ce à quoi j’ai répondu que je refusais. Peu de temps après, il a saisi un de mes hommes, Abdallah Sheikh, une personne que j’employais toujours pour mes affaires.

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Alors le capitaine danois, en possession de cet homme, m’a fait payer 800 dollars en argent et 200 en provisions avant de rendre l’homme Abdallah Sheikh. Et pourtant il n’a pas voulu accomplir son voyage à Mwali, bien qu’il restât encore quatre mois dans la rade, car ce n’était pas le moment d’aller vers le cap Bona Esperancia. Aussi, j’espère que Votre Majesté prendra ce fait en considération et me fera rendre justice du grand préjudice que j’ai reçu.

En l’an 1663, mon père, étant roi de l’île, envoya alors une lettre à Votre Majesté, que si Votre Majesté jugiez bon d’accepter l’île de Ndzuani, elle serait à votre disposition ; mais depuis j’ai appris que cette lettre n’est jamais parvenue aux mains de Votre Majesté et donc, s’il plaît à Votre Majesté, je remets et remettrai complètement les îles de Ndzuani et de Mwali à Votre Majesté ; en conséquence de quoi je souhaite que Votre Majesté envoie pour les fortifier contre les autres nations.

Ainsi souhaitant à Votre Majesté un long et heureux règne.

Ces événements ne faisaient qu’ajouter à un passif déjà lourd entre Ndzuani et certains capitaines européens. Un précédent, datant de 1670, fut révélé plus tard par Abdallah Sheikh lors de sa mission diplomatique à Londres. Dans sa plainte, il relate une autre affaire d’escroquerie et d’exploitation orchestrée par le capitaine South du navire Catherine.

L’affaire du Catherine : entre extorsion et esclavage

En novembre 1670, le Catherine fit escale à Ndzuani avec 200 esclaves en provenance de Saint-Laurent6. Un accord fut conclu avec le roi : en échange d’une aide militaire pour conquérir Mwali, le capitaine South devait recevoir 200 esclaves. En retour, le roi fournirait 400 hommes, des provisions et quatre jonques. Cependant, lors de l’assaut, un navire portugais en poste à Mwali ouvrit le feu sur l’une des jonques, causant plusieurs pertes. La flotte anjouanaise, désorganisée, fut incapable d’accoster. Le fils du sultan questionna alors le capitaine South sur son inaction. Celui-ci, selon les dires d’Abdallah Sheikh, aurait orchestré une entente secrète avec le commandant portugais, lequel lui aurait offert 100 dollars et une couverture de soie en guise de pot-de-vin.

Le lendemain, le capitaine South mit le cap sur Ndzuani, où il réclama 500 dollars pour ses « services », sous peine d’exécuter les fils du roi et de réduire les 400 hommes à son bord en esclavage. Redoutant une issue fatale, le souverain finit par payer la somme exigée, bien qu’il dénonçât l’extorsion. Vingt jours plus tard, le Catherine reprit la mer, abandonnant les 200 esclaves débarqués un mois et demi plus tôt sans même payer leur entretien. Comme ultime affront, il enleva de force six habitants qu’il alla vendre à la Jamaïque et à la Barbade. Dans son sillage, il laissa également une jonque pillée et quarante esclaves en moins.

Ndzuani et Mwali : une suzeraineté contestée

À l’instauration du sultanat dans l’archipel, Ndzuani possédait le sultanat le plus puissant. Elle exerçait une influence politique et militaire sur les îles voisines, notamment Maore et Mwali. Cette dernière, en particulier, était placée sous une suzeraineté fluctuante, oscillant entre autonomie et vassalité. Les sultans de Ndzuani y nommaient des gouverneurs, mais cette domination n’était ni constante ni absolue. Le XVIIe siècle illustre parfaitement cette instabilité. En 1611, Mwali était dirigée par un sultan indépendant. Les sources divergent quant à son identité : certains attribuent ce règne à Sharif Abubakar, perçu par certains comme simple gouverneur ; d’autres évoquent Fani Omar Adil, dont la résidence était située à Domoni, près de Mwali Mdjini.

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Une autre hypothèse avance que l’île était gouvernée par deux fils et une fille de Mungwana, elle-même fille de la sultane de Ndzuani, Djumɓe Halima Ière7, ou par la sultane en personne. En 1622, l’Anglais Henry Crosby mentionne encore la présence d’un sultan à Miringoni, ce qui laisse à penser que l’autonomie de l’île était toujours d’actualité8. En juin 1704, un habitant de Ndzuani informe l’Anglais John Pike que l’annexion de Mwali par Ndzuani remonterait à environ 400 ans, soit vers 1300. La séparation entre les deux îles serait survenue entre 1630 et 1660, période durant laquelle apparaissent les premières demandes d’intervention militaire contre Mwali.

Départ pour l’Angleterre et escale forcée à la Barbade

En ce mois de janvier 1676, Abdallah Sheikh embarqua sur le Coast Frigate, un navire sous le commandement du capitaine Philip Varlo, en compagnie de trois serviteurs. Ébranlé par les exactions répétées des capitaines anglais dans l’archipel, notamment celles du Hope et du Catherine, et surtout par l’enlèvement de plusieurs membres de sa propre famille, il résolut de porter l’affaire devant les autorités anglaises. Il s’acquitta du prix du passage en fournissant pour 100 dollars de provisions et prêta même un supplément de 87 dollars au capitaine.

Tout semble se dérouler selon le plan prévu, jusqu’à ce que le navire jette l’ancre bien loin des côtes anglaises, sur l’île de la Barbade. Là, Varlo lui annonce qu’une escale de trois mois est nécessaire avant de poursuivre le voyage. Une annonce qui éveilla aussitôt la méfiance du Comorien. Déterminé à ne pas prolonger son séjour sur ce territoire où il était à la merci d’un marchand véreux, il chercha immédiatement un moyen de rallier Londres sans délai. Mais Abdallah Sheikh se heurta à une difficulté de taille : il n’avait pas les fonds nécessaires pour payer un nouveau passage. Après de nombreuses démarches infructueuses, il n’eut d’autre choix que de vendre l’un de ses trois serviteurs pour réunir les 40 dollars indispensables à l’achat de son billet.

Plainte à Londres et premières décisions de la Court of Committees

Arrivé dans la capitale anglaise en juin 1676, il se présenta immédiatement devant la Court of Committees de la Compagnie des Indes orientales pour déposer plainte contre Philip Varlo et le capitaine South. Le 28 juin, la Court of Committees prit la première mesure en faveur d’Abdallah Sheikh. Afin de lui permettre de subvenir à ses besoins, elle lui octroya une aide d’urgence de 10 livres sterling, une somme devant lui permettre d’acheter des vêtements et de couvrir ses frais quotidiens. Le 22 novembre, sur ordre du roi Charles II, la Compagnie des Indes orientales convoqua Philip Varlo et le capitaine South pour répondre de leurs actes. L’audience aboutit à une décision importante : South fut condamné à verser 40 livres sterling destinées à financer le rachat de six captifs originaires de Ndzuani et revendus à la Barbade.

Les six individus en question étaient Ali, Mutsafa, Ibrahim, Sulaiman, Usman et Idrisa. Quant à Philip Varlo, il fut sommé de dédommager Abdallah Sheikh pour la fraude dont il avait été victime. Toutefois, le dénouement tant espéré par Abdallah Sheikh s’éloigne. South, anticipant la sentence, prend la fuite avant d’acquitter la somme requise. La libération des esclaves s’enlise dans des tractations sans fin. Le 22 août 1677, la Court of Committees a approuvé le versement de 40 £ par M. South à l’un de ses membres, M. Lewis. Elle a ensuite lancé un appel pour contacter M. Iles ou tout autre marchand des Barbades, afin de négocier le rachat des personnes concernées « à des conditions aussi raisonnables que possible ».

Une issue incertaine

Le 17 avril 1678, un certain John Eyles est chargé par la cours de négocier la libération des captifs à la Barbade. Il devait s’assurer que la somme soit utilisée de la manière la plus efficace possible : si le coût du rachat d’un seul individu dépassait 25 livres, il devait prioriser leur libération par groupe de deux, en respectant un plafond de 40 livres.

Mais l’issue de cette mission demeure incertaine. Aucun document ultérieur ne confirme que les six esclaves ont pu retrouver leur liberté et encore moins qu’ils aient regagné les Comores. La seule trace restante de cette opération est une directive de la Court of Committees exigeant que, si l’un des esclaves refusait de quitter la Barbade, un certificat signé du gouverneur local atteste de son choix. Un tel document devait être ensuite transmis au sultan de Ndzuani pour l’informer de la situation.

Le retour d’Abdallah Sheikh aux Comores

Parallèlement, la Compagnie des Indes orientales organisa le retour d’Abdallah Sheikh vers Ndzuani. Dans une séance du 8 décembre 1676, il fut décidé qu’il embarquerait sur le New London sans avoir à payer son passage. Avant son départ, la cour lui remit également un présent destiné au sultan de Ndzuani : une demi-pièce de fin tissu d’écarlate, sept rames de beau papier, un tonneau de poudre, deux barils de poix, ainsi que six mousquets à pierre à fusil, six paires de cartouchières, deux cimeterres et un lot de couteaux.

Le 26 décembre, une lettre officielle est adressée au sultan de Ndzuani, signée par le gouverneur de la Compagnie des Indes orientales, William Thomson. Dans cette missive, la Compagnie reconnaît les torts subis par son peuple et promet de poursuivre ses efforts pour obtenir réparation. Elle mentionne également une donation faite par le sultan lui-même : une parcelle de terre connue sous le nom de jardin du capitaine Brown9, mise sous la responsabilité d’Abdallah Sheikh. La décision fut officialisée le 4 janvier 1677. La trace de ce dernier n’apparaît dans les écrits des navigateurs anglais que plusieurs années plus tard, en 1889. Le 21 avril, à Mtsamɗu, il remit à William Kempthom et Charles Master cinq lettres laissées par divers navires anglais ayant fait escale à Ndzuani. Il était toujours en poste, fidèle gardien du terrain confié par la Compagnie.

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Sources et documents annexes :

Copie d’une lettre écrite dans le livre laissé à Ndzuani

Mtsamɗu, le 3 juin 1676, à bord du Loyall Eagle

À nos bien-aimés amis et concitoyens, capitaine Mathew Crower [Crover], capitaine Robert Fisher [du Berkelcy Castle] et tous les autres commandants des navires anglais.

Messieurs,

[…] Avec l’assistance de Dieu, nous sommes arrivés à cette île [Ndzuani] le 26 du mois dernier, et aurions été contents que le Mary nous ait rejoints ici.

Le gouverneur de cette ville a fait présent à chaque navire d’une vache et la reine de l’île d’une autre, en retour de quoi nous avons donné deux yards de drap fin ordinaire en grande largeur (une pièce faisant en tout 8 yards) et à la reine deux yards de serge écarlate, une ceinture de calicot ordinaire, deux couteaux, un petit miroir, un peu d’épices, du sucre et du raisin en papillotes en plus et par-dessus le tissu en grande largeur, ce qui a été bien accepté.

Mais pour le gouverneur, n’ont été donnés en plus du drap fin qu’une enfilée de perles et une cartouchière de poudre, ce qu’il n’a pas semblé bien accepter au début, disant que nous avions tout le bois et l’eau de lui ; sur quoi nous avons envoyé connaître ses désirs et avons ajouté à notre présent deux quarts de bouteille d’huile, deux couteaux, un petit miroir et une cartouche de poudre, ce dont il a été bien satisfait et ce pour quoi il nous a fait comprendre qu’il était content. Vous verrez ainsi que nous avons proportionné nos présents, deux yards de drap en grande largeur et environ trois shillings de pacotille pour une vache.

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Nous avons pensé convenable de vous laisser le récit de ces faits, car de notre côté nous aurions aimé trouver [la même chose] de nos concitoyens derniers passés à cet endroit, de façon à ce que nous puissions nous comporter de la même manière dans nos relations avec ces gens civils et obligeants, sans apporter de mauvaises habitudes dont ils pussent profiter ou être mécontents, car certains ne font pas comme les autres ; et s’il vous plaisait faire connaître cela à ceux qui suivront, ce serait bien. Et c’est dans ce but que nous avons jugé bon d’écrire notre lettre dans un livre, dans lequel ceux qui viendront ensuite pourront connaître les pratiques précédentes, et en tirer quelque satisfaction tout en se divertissant du récit de ce qui s’est passé. Et ce livre, nous le confions aux soins de Mwenye Sheikh, le prince, avec instruction précise de ne le montrer à autre nation qu’aux Anglais.

Cependant, si vous, Messieurs, ou un quelconque de nos concitoyens qui passiez après, trouviez à l’usage des inconvénients fâcheux à ce procédé, nous ne verrions pas d’inconvénient à ce que vous ou eux rendiez ce service à votre pays d’emporter le livre pour le mettre hors d’usage. Et si vous approuvez cette manière de faire et y trouvez un avantage à l’utiliser, nous pensons qu’il sera de notre intérêt de faire connaître aux gens de l’île ce que nous écrivons sur eux, mais nous encouragerons et ordonnerons à la personne en possession duquel il doit être [gardé de le] tenir tout à fait secret des autres nations. Vous recommandant, ainsi que nous-mêmes, à la protection du Tout-Puissant, nous soussignons, vos bons amis et concitoyens.

Streynsham Master (et tous les autres capitaines10).

Ledit livre laissé là a été adressé : « Aux Commandants des navires anglais ».

Plainte d’Abdallah Sheikh, envoyé en Angleterre par le Sultan de Ndzuani

Londres, 28 juin 1676

En novembre 1670, le navire Catherine (capt. South) est arrivé à Ndzuani, amenant 200 esclaves de St-Laurent. Il convint avec le roi qu’il l’aiderait à prendre l’île de Mwali : le capitaine South devait avoir 200 esclaves pour réduire l’île ; les deux fils du roi devaient aller avec le capitaine South pour vérifier la poudre et les balles qui seraient dépensées et que le roi devrait payer. Le capitaine a mis ses deux cents esclaves à terre et le roi lui a fourni 400 hommes, des provisions et 4 jonques, chacune avec 100 hommes. En arrivant à Mwali, un navire portugais à l’ancre a fait feu sur une des jonques, tuant plusieurs hommes et les a empêchés d’accoster. Sur quoi le fils du roi a voulu savoir pourquoi le capitaine South ne l’avait pas aidé dans l’engagement. Le commandant du navire portugais, sur un signe du capitaine South, est venu à son bord et a fait présent au capitaine South de 100 dollars et d’une couverture de soie.

Le lendemain, le capitaine South est parti pour Ndzuani et, interrogé par le fils du roi pourquoi il n’avait pas accompli son contrat, le capitaine lui a répondu qu’il ne voulait pas se battre. Arrivé à Ndzuani, il a envoyé Abdallah Sheikh au roi pour lui demander 500 dollars pour ses services, et, en cas de refus, [a dit qu’] il tuerait les fils du roi et emporterait les 400 hommes qu’il avait à son bord comme esclaves. Le roi, craignant que ses fils ne soient tués, après discussion, a payé la somme demandée en argent et en provisions, mais a dit au capitaine South que c’était de l’extorsion. Après être resté 20 jours, il est parti sans payer pour l’entretien de ses 200 esclaves laissés sur l’île pendant un mois et demi et il a enlevé de force à leurs femmes et familles six pauvres habitants qu’il est allé vendre à la Jamaïque et à la Barbade. Le capitaine South a pillé aussi la jonque d’un marin et 40 esclaves.

Ordre du Conseil du roi, 22 novembre 1676 :

Abdallah Sheikh, sujet du sultan de Ndzuani, ayant fait valoir au comité que ledit sultan, voulant que les injures à lui faites par le capitaine South soient connues de Sa Majesté, avait passé contrat avec le capitaine Phillip Varloe, commandant du Coast Frigat, pour le passage d’Abdallah Cheikh en Angleterre avec trois serviteurs, pour le prix de 100 dollars, payés en provisions sur l’île même, plus 87 dollars 1/2 de plus, prêtés à crédit au capitaine par Abdallah Sheikh. Mais au lieu d’amener le plaignant en Angleterre, le capitaine l’avait emmené avec ses trois serviteurs aux Barbades et, à son arrivée, avait dit à Abdallah qu’il devait y rester trois mois avant de faire voile vers l’Angleterre.

Abdallah Sheikh, voulant payer son transport sur un autre navire à destination d’Angleterre, avait refusé [d’attendre] et, manquant d’argent et d’amis, fut forcé de se procurer de l’argent en vendant l’un de ses serviteurs pour payer son voyage en Angleterre, ce qui lui a coûté 40 dollars.

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En conséquence, ordre est donné par Sa Majesté en son Conseil que cette affaire soit portée devant la Compagnie des Indes orientales, qu’elle fasse venir le capitaine Varloe et, après avoir examiné les explications desdits partis, fasse son possible pour que ledit Varloe paie ce qu’il apparaîtra devoir à Abdallah Sheikh, et que, s’il refusait de le faire, de prévenir le Comité.

En exécution d’un ordre du Comité datant du 3 novembre, la plainte d’Abdallah Sheikh, sujet du sultan de Ndzuani, pour fraudes, oppression et injures à l’égard du sultan en 1670 par le capitaine South, commandant d’un navire anglais appelé Catherine, a été entendue ce jour par les conseillers informés des deux partis. Après examen de toute l’affaire, il a été ordonné par Sa Majesté en son Conseil que ledit South, selon sa promesse au Comité, devra payer à la Compagnie des Indes orientales 40 £ sterling, qui seront employées pour le rachat de six sujets du sultan de Ndzuani enlevés de l’île par le capitaine South et vendus aux Barbades. »

8 décembre 1676, Séance de la Court of Committees

« … Ordre est donné qu’Abdallah Sheikh prenne passage avec ses deux serviteurs sur le New London sans frais. Mr Lewis doit leur fournir ce dont ils auront besoin pour leur voyage. Une somme de 25 à 30 £ sera dépensée pour acheter de l’écarlate et autres raretés, comme présent pour le sultan de Ndzuani, et Abdallah Sheikh en recevra la valeur de 5 £. »

Présents pour le sultan de Ndzuani :
« Un paquet contenant une demi-[pièce] de fin tissu d’écarlate. Une boîte contenant sept rames de beau papier. Un tonneau de poudre enveloppé dans une toile. Deux barils cerclés de fer contenant de la poix. Une boîte contenant six mousquets à pierre à fusil, six paires de cartouchières, deux belles cimeterres et un paquet de couteaux. »

Lettre de la Court of Committees au Sultan de Ndzuani

Londres, 26 décembre 1676

Le Gouverneur et la Compagnie des marchands de Londres faisant commerce aux Indes orientales, Perse, &c. au Seigneur de l’île de Ndzuani, Sultan Saïd Alawi al-Ahdal, salutations.

Abdallah Sheikh, envoyé par vous en Angleterre, est arrivé à la cité de Londres, l’endroit où nous habitons, et nous avons appris de lui quels torts vous avaient été faits ainsi qu’à votre peuple par le commandant d’un navire danois et aussi par le capitaine South. En conséquence, nous l’avons assisté de notre mieux, comme quelqu’un de votre famille, et avons obtenu que l’agent danois qui réside ici écrivît au Danemark pour faire connaître votre revendication, espérant que satisfaction puisse se faire par eux. Mais il n’y a eu en retour d’autre réponse ou instruction qu’une lettre dudit commandeur en langue danoise et une traduction en anglais que nous joignons ici.

Nous avons aussi fait en sorte que le capitaine South soit appelé devant notre souverain seigneur, Sa Majesté le roi, à qui il a plu d’écouter Abdallah Sheikh répéter ses accusations contre ledit capitaine South, et les procédés dudit South ont très fortement déplu à Sa Majesté, qui lui a ordonné de payer 40 £ sterling pour le rachat des personnes qu’il avait enlevées de votre île. Mais South, immédiatement après, a pris la mer et n’a pas encore payé l’argent. Si, à son retour, nous recevons cet argent de lui, nous l’emploierons pour en obtenir la liberté de ceux qui pourront être délivrés.

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Voyant qu’Abdallah Sheikh avait des difficultés d’argent, nous lui avons fourni le logement, le couvert et l’habillement pendant son séjour dans notre pays et lui avons pris un passage, ainsi qu’à ses deux hommes, dans un de nos navires qui doit toucher à votre île de Ndzuani. Par ce navire aussi, nous envoyons à votre courtoise acceptation un présent de drap fin en grande largeur &c., ne doutant pas de votre bonne réception, ni de la continuation de notre amitié, ainsi qu’elle a toujours été pratiquée par vous et votre peuple envers nos commandants et nos hommes quand ils ont l’occasion de se rafraîchir dans votre île, civilité qui fera que nous vous considérons comme notre bon ami, priant pour votre santé et prospérité dans vos affaires le Dieu tout-puissant, en qui nous vous remettons.

Vos amis très affectionnés,
Wm. Thomson, gouverneur.

Post scriptum

Abdallah Sheikh nous a fait un présent de votre part d’une pièce de terre, appelée et connue par le nom de jardin du Capitaine Brown, avec les cocotiers poussant dessus &c., et à cause de sa commodité pour l’entretien de nos commandants et hommes quand ils débarquent et leur rafraîchissement, nous l’acceptons avec beaucoup de remerciements. Et, reconnaissant le don fait par vous par son intermédiaire, nous lui avons confié le soin de le gérer en notre nom. Le papier danois et sa traduction remis à Abdallah Sheikh.

Commission à Abdallah Sheikh par le gouverneur et compagnie des marchands de Londres faisant commerce dans les Indes orientales, Perse, etc.

Comme il y a une parcelle de terrain sur l’île de Ndzuani, anciennement connue et appelée sous le nom de jardin du capitaine Brown, située près de l’endroit habituel de débarquement et remise en don par Abdallah Sheikh, par et au nom du sultan de ladite île, que tous sachent, par cette lettre, que nous, lesdits gouverneur et Compagnie, nommons et autorisons Abdallah Sheikh à être le gardien et surveillant dudit terrain, avec ses cocotiers et tous les autres arbres et fruits y poussant maintenant, à y être et à pousser plus tard, et à nous rendre compte de son profit.

Et nous requerrons tous les commandants, officiers et marins de nos navires de respecter ledit Abdallah Sheikh en conséquence. Et, au cas où ledit Abdallah Sheikh serait absent ou décédé, nous appointons Humadi à sa place au même office et exigeons de nos commandants et autres le même respect à son égard. Donné sous notre sceau, le 4 janvier 1677.

17 avril 1678, Séance de la Court of Committees

La somme de 40 £ ayant été payée à la Compagnie des Indes orientales pour le rachat de certains indigènes de Ndzuani enlevés de l’île par le capitaine South et vendus par lui aux Barbades, et John Eyles ayant, à la requête de la cour, promis d’écrire à son correspondant aux Barbades pour essayer de libérer un ou deux des dits indigènes, c’est-à-dire Ali, Mutsafa, Ibrahim, Sulaiman, Usman et Idrisa11, dans les meilleurs termes.

La cour ordonne que, s’ils veulent venir en Angleterre, quelle que soit la somme payée par Eyles pour leur rachat, mais à condition qu’elle ne dépasse pas 25 £ pour l’un ou 40 £ pour deux, elle lui soit remboursée par la Compagnie, même si l’un d’eux venait à mourir pendant le voyage, et s’il s’avérait que l’un ne veuille pas quitter l’endroit (les Barbades) et rentrer dans son pays.

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Il est demandé que M. Eyles obtienne de son correspondant un certificat signé du gouverneur ou d’une autre autorité en son lieu, attestant de leur refus, refus qu’ils doivent signer ou apposer de leur marque, pour qu’il puisse être transmis à Ndzuani.

Références :
  • The Diaries of Streynsham Master, 1675-1680, Vol. I, John Murray (1911).
  • Documents anciens sur les Îles Comores (1591-1810), Anne Molet-Sauvaget (1994).
Notes :
  1. Djumɓe Halima binti Alawi Al Masila. ↩︎
  2. Espèce de couverture de lit ou courtepointe en chintz, de grande taille, quelques fois orné de magnifiques motifs, faite en divers endroit des Indes. ↩︎
  3. Avait le rôle de Wazir (Ministre) mais pouvait prendre le titre de Sultan lorsqu’il se présentait en dehors de l’ile. ↩︎
  4. Fils de Cheikh Swalih et de Sultane Djumɓe Halima II ↩︎
  5. Idem ↩︎
  6. Nom donné à Madagascar par le navigateur portugais Diego Diaz à son arrivée sur l’île le 10 août 1500, jour de la Sainte Laurence. ↩︎
  7. Djumɓe Halima binti Muhammad bin Hasan ↩︎
  8. De 1611 à 1627, la présence de « sultans » sur l’île est mentionnée par les Anglais Richard Cocks, John Saris, Walter Peyton, Martin Pringle, Patrick Coplan, Thomas Roe, Henry Crosby et Thomas Hebert. En 1704, les navires de guerre anglais, le Severn et le Scarborough, en font également état. ↩︎
  9. Brown’s Garden, en anglais, est un lieu situé dans la baie de Mtsamdu où les navigateurs britanniques appréciaient faire escale pour se désaltérer et se reposer. ↩︎
  10. Il s’agit de James Bonnell, John Stafford, Francis Johnson et Hopefor Bendall. ↩︎
  11. Dans la version anglaise, ils étaient mentionnés comme « Loy, Musta, Sallamone, Brohem, Semania et Agissa ». ↩︎
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Kori Tari, Rédacteur en chef de Beshelea.com, est un passionné de la culture et de l'histoire des Comores. Amoureux du Shikomori, il a grandi en étant bercé par les contes, les devinettes et les jeux traditionnels de son pays.

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