Dans la mémoire collective comorienne, le Mrenge – cette boxe traditionnelle autrefois pratiquée dans l’ensemble de l’archipel – évoque aujourd’hui principalement les soirées du ramadan à Maore, et, dans une moindre mesure, à Ndzuani et Mwali, plus que l’image d’un rite séculaire à Ngazidja. Pourtant, au début du XXe siècle, cette discipline occupait une place centrale dans la vie sociale de l’île, bien au-delà des festivités religieuses. À travers le témoignage inédit d’un Moronien, recueilli à Hambourg en 1920 par l’Allemand Martin Heepe, nous replongeons dans une époque où le Mrenge n’était pas seulement un divertissement, mais un rituel profondément enraciné dans les coutumes locales.
Un combat d’honneur et un spectacle hebdomadaire
Aux Comores, où le verbe et le geste se répondent dans un même souffle, le combat n’a jamais été une fin en soi. Le Mrenge, au-delà de sa dimension physique, était avant tout une discipline de l’honneur, où se mesuraient la maîtrise de soi et la bravoure. Contrairement aux luttes brutales, il imposait des règles tacites, scrupuleusement respectées par tous. Un art de combat transmis dès le plus jeune âge, intégrant les enfants à la dynamique sociale des adultes. Il était à la fois un rite de passage et un divertissement, un moment où chacun, selon son âge et sa force, pouvait mesurer sa valeur au sein de la communauté.
« À Ngazidja, les gens ont tendance à aller à la plage tous les vendredis matin et à se défier dans des combats à mains nues. »Abdallah bin Muhamaɗi (en 1920)
C’est ce que rapporte un témoignage précieux d’Abdallah bin Muhamaɗi, natif de Mroni, recueilli à Hambourg en 1920. Il désigne cette boxe sous l’appellation « Nkoɗe za Ngazidja ». Il raconte que dans le Mroni d’autrefois, les vendredis étaient rythmés par une cadence bien réglée. Le matin, la plage devenait le théâtre des premiers combats, où les plus jeunes s’affrontaient sous l’œil vigilant de leurs aînés. Ces affrontements, mesurés, mettaient l’accent sur l’apprentissage plus que sur la victoire. Peu à peu, les adultes prenaient le relais, leurs combats s’intensifiant au fil des heures, jusqu’à la pause imposée par l’appel à la prière du vendredi (Salat al-Jumu’ah). Ce n’était là qu’une première mise en bouche, avant les activités de l’après-midi.
Des chants pour accompagner les Mrenge
Contrairement à de simples combats où seul compte le choc des corps, le Mrenge de Ngazidja était précédé d’un rituel vocal. Un chant annonçait l’affrontement, rythmait la tension montante et inscrivait le duel dans une tradition. La boxe devenait ainsi une affaire d’oralité autant que de corps, un dialogue où la parole aiguisait l’esprit avant que les poings ne prennent le relais. Le chant était un prélude, une manière d’entrer dans le combat en exaltant la mémoire des anciens, en affirmant sa propre valeur et en défiant l’adversaire. Abdallah bin Muhamaɗi nous a légué l’un de ces chants :
Mwatamani zita mwadjuha mtsahe ɗawa
He mramɓulwa
Na Ngazidja enamsi ilawa lelo
Usudjaâ tsi ɗarizi ndruvu
Tsi nɗ’oufua zikoi
Ezahanyu uteza nai
N’lotari mlimenyao
Namwenɗe mwandjie shioni
Msome na wadjuwao.
Vous, assoiffés de coups, en quête de conflits,
Vous êtes démasqués
À Ngazidja, plus personne ne se laisse duper
La vaillance ne se réduit pas à la seule force physique
Ni à la qualité du ikoi1
Vous n’êtes bons qu’à mal danser
Ignorant les subtilités du tari2
Hâtez-vous de retourner à l’école
Apprendre aux côtés de ceux qui en ont la maîtrise.
Les femmes y prenaient également part
Enfin, à Mroni, le déroulement du Mrenge se poursuivait dans l’après-midi avec une seconde phase qui débutait au lieu-dit Djumwa Vumwe, peu après la prière d’Asr. L’organisation respectait la même hiérarchie observée en matinée : les plus jeunes ouvraient les hostilités, puis les combats montaient en intensité jusqu’à l’entrée en scène des adultes. Les duels se prolongeaient jusqu’à la tombée de la nuit, vers 19 heures. Si l’esprit du Mrenge prônait l’honneur et la loyauté, il arrivait néanmoins que des débordements éclatent. Certains vaincus ramassaient des pierres et les lançaient sur leurs adversaires victorieux.
Mais cette boxe traditionnelle n’était pas l’apanage des hommes. Une fois ces derniers rentrés chez eux, une autre scène, moins connue mais tout aussi intense, prenait place : celle du Mrenge féminin. Selon Abdallah bin Muhamaɗi, les wadjahazi – femmes esclaves – des quartiers de Mtsangani3 et de Ɓadjanani4 s’adonnaient elles aussi à cette discipline. « Lorsqu’elles sont vaincues, les femmes de Ɓadjanani ont tendance à fuir rapidement et à regagner leur domicile. Il en va de même pour celles de Mtsangani: lorsqu’elles sont défaites, elles prennent la fuite et retournent précipitamment chez elles. »
Cet aspect du Mrenge, rarement évoqué, révèle à quel point cette pratique était ancrée dans l’ensemble de la société. Hommes et femmes y trouvaient un moyen d’exprimer leur force, leur fierté et leur identité, dans une culture où l’honneur et la rivalité occupaient une place prépondérante.
Référence :
- Die Komorendialekte Ngazidja, Nzwani und Mwali, Martin Heepe (1920).
Notes :














