Contexte : Ayant longtemps souhaité — et supplié — l’instauration d’un protectorat français depuis le début de la décennie 1880, au point de « verser des torrents de larmes1 », selon ses propres mots, Saïd Ali wa Saïd Omar ne manque jamais une occasion de manifester ce désir à tout Français disposé à l’entendre. Ce sultan, qui se décrivait lui-même comme « au cœur français dans un corps arabe », adressa plusieurs missives à des représentants français. L’une d’elles, datée du 15 janvier 1883, plaidait explicitement en faveur du protectorat.
Après sa victoire totale lors de la seconde nkoɗo nkuu2, obtenue dans des conditions désastreuses et sans avoir reçu la moindre réponse de Paris, il renvoya la même lettre le 20 août de la même année au gouverneur de Maore ainsi qu’à celui de Nosy-Be, les suppliant d’appuyer sa demande. Car, écrivait-il, « si la France ne vient pas à mon aide en accordant à mon pays et à moi-même ce protectorat que je sollicite, tout est perdu ». Il savait en effet que son autorité demeurait fragile, toujours contestée, y compris au sein de sa propre famille et parmi ses anciens alliés3.
Francophile à l’excès, formé auprès de l’administration coloniale à Maore, il ne vivait et ne jurait que par la France. C’est dans ce contexte qu’il tente un nouveau coup, à l’arrivée à Ngazidja, en septembre 18844, d’un botaniste français, Léon Humblot. Les deux hommes se découvrent rapidement des intérêts communs, le second nourrissant le projet d’exploiter les ressources de l’île5. Le sultan lui confie ainsi, lors de son départ en janvier 1885, le pouvoir de le représenter dans toutes ses démarches, accompagné d’une lettre adressée au président français Jules Grévy. Saïd Ali l’ignore encore, mais son obstination à obtenir le protectorat le conduit alors à commettre l’une de ses plus graves erreurs : s’associer à Humblot.
Lettre du sultan Saïd Ali au président Grévy
« Au nom de Dieu Clément et Miséricordieux,
À Son Excellence M. le Président de la République Française,
MONSIEUR LE PRÉSIDENT,
J’ai l’honneur de vous annoncer que, d’accord avec mon Conseil et tous mes Ministres, j’ai donné à M. Humblot, naturaliste, chargé par le Ministère de l’Instruction publique d’une mission scientifique dans mon royaume, plein pouvoir pour solliciter la bienveillance du Gouvernement Français, pour avoir son protectorat ou faire un traité qui permette aux Français de venir s’établir dans mon pays.
M. Humblot a également tout pouvoir pour donner des concessions de terre selon les conditions arrêtées entre moi et lui.
M. Humblot connaît Ngazidja mieux que personne, il est le seul qui soit allé partout.
M. Humblot a acquis toute ma confiance par sa conduite, le bon exemple du travail et du courage qu’il a apporté dans mon royaume.
Dans l’espoir, Monsieur le Président, que vous voudrez bien considérer M. Humblot comme moi-même, et accorder les bienfaits de la France sur mon peuple qui, comme moi, aime les Français, j’ai l’honneur, Monsieur le Président, de vous présenter mes respects.
Veuillez me croire votre très respectueux,
SAÏD ALI WA SAÏD OMAR,
Sultan de Ngazidja
Fait de ma main à Mroni, le 10 janvier 1885.
Approuvé par mes Ministres. »
Référence :
- La Grande-Comore, 1884 – 1909, Charles Legros (1909).
Note
- En date du 20 août 1883, lettre envoyée au gouverneur de Maore ainsi qu’à celui de Nosy-Be : « […] Je verse des torrents de larmes, j’ai un cœur français dans un corps arabe. Je suis sultan par droit de contrat, par testament et par la force des armes. Mais si la France ne vient pas à mon aide en accordant à mon pays et à moi-même ce protectorat que je sollicite, tout est perdu. » ↩︎
- La seconde nkoɗo nkuu (grande guerre) de Ngazidja, au 19e siècle, désigne le conflit qui opposa, de 1880 à 1883, les sultans Msafumu wa Fefumu et Saïd Ali wa Saïd Omar. ↩︎
- À peine la guerre achevée, il s’opposa à certains de ses oncles, parmi lesquels Hashim wa Mwinyi Mkuu, sultan de Mbadjini, le plus influent de ses anciens alliés durant le conflit. ↩︎
- Le 5 septembre 1884 à bord du bateau Le Prophète. ↩︎
- Le 5 novembre 1885, Saïd Ali et Léon Humblot signent un traité d’exploitation de l’île. À la faveur de cet accord, Humblot devient, quelques années plus tard, propriétaire d’une très vaste portion du territoire grâce à la société qu’il fonde en 1887, au sein de laquelle il lance plusieurs chantiers. Il refuse toute ingérence dans ses affaires. ↩︎














