Contexte : Malgré l’abolition officielle de l’esclavage à Maore, les autorités françaises, nouvellement installées sur l’île, mirent en place parallèlement un système de travail forcé dit des « engagés », destiné à servir les intérêts des colons planteurs. Cette politique eut pour première conséquence de relancer le trafic d’esclaves dans l’ensemble de l’archipel et dans la région.
Certains notables locaux profitèrent de la situation pour en tirer avantage, à l’image du vieux prince Saïd Omar wa Saïd Hasan de Ndzuani, exilé à Maore, francophile et dévoué à la cause coloniale, ainsi que de son fils Saïd Ali wa Saïd Omar, alors sultan de Ngazidja. La lettre adressée au courtier et interprète Mohammed bin Masud illustre la nature et l’ampleur de leur implication dans ce commerce d’êtres humains.
Maore, 18831
« Votre lettre, très intéressante et importante, m’est bien parvenue, et que Dieu veuille que vous puissiez mener toutes vos affaires selon vos désirs. La personne à qui vous aviez confié votre lettre s’est attardée plusieurs jours en route2, et il ne reste à présent que six jours avant le départ du navire, ce qui m’ennuie beaucoup, car il sera impossible d’achever vos affaires à temps.
Cependant, toutes les choses seront envoyées par les mains de Mohammed bin Abderrahman. Même le riz, je ne puis l’expédier avant ce moment-là, car j’avais déjà achevé de charger le navire avec les marchandises des Européens3 avant que votre lettre ne m’arrivât. Mais vous savez qu’ils sont tous de notre côté ; en vérité, j’ai moi-même un petit intérêt dans leur entreprise.
Et maintenant, je vous prie instamment d’avertir Saïd Ali de ne rien changer ni revenir sur aucun de mes contrats ou promesses faits aux Européens ; et si un autre Français arrivait, désireux d’acheter des esclaves, dites à Ali qu’aucun de ceux dont j’ai déjà convenu ne doit leur être vendu, quel que soit le prix offert. Il devra dire que son père les a déjà promis en bloc à M. Routier4 et à M. Villéon5, et qu’ils ne peuvent être ni partagés ni vendus à qui que ce soit d’autre.
Je dois ajouter, pour votre gouverne, que le sultan Abdallah de Ndzuani a conclu un contrat avec les deux amis que j’ai mentionnés, afin de leur fournir 200 esclaves à raison de 50 dollars par tête, depuis Ndzuani, à livrer dans le port de Maore. Il a déjà envoyé un lot de 30 esclaves, à titre d’acompte et pour marquer son intention d’exécuter le contrat, et il fait parvenir le reste par petits groupes, selon les occasions. Dès que le contrat fut connu, certains planteurs offrirent au sultan Abdallah un prix plus élevé s’il consentait à leur céder les esclaves ; mais il refusa de conclure tout autre marché avant d’avoir livré la totalité des 200 esclaves convenus. Cet incident doit rester strictement secret, car le sultan Abdallah désire ardemment le dissimuler6.
Toute votre famille ici se porte très bien et vous envoie ses salutations. Cette lettre est écrite par votre ami Saïd Omar bin Saïd Hasan.
P.-S. — Dites à Saïd Ali que M. Delval7, Routier, Bundervoët8 et Villéon souhaitent obtenir un document, et qu’il serait préférable qu’ils l’obtiennent pendant que vous serez présent. Mohammed bin Abudu (le secrétaire) sait quels papiers il faudra rédiger. Et, si possible, menez leur affaire rapidement à bien, car ils m’importunent pour obtenir le document, et il ne serait pas convenable de les laisser repartir les mains vides. De plus, Mohammed bin Sheikh9 a remis un document à M. … »
SAÏD OMAR BIN SAÏD HASAN
Article et référence :
- Nés libres mais mis en esclavage par Sultan Saïd Ali wa Saïd Omar
- Correspondence relative to the slave trade 1884-85, British representatives and agents abroad and repports from naval officiers, Foreign Office (november 1885).
Notes :
- Dans la source que nous avons consultée, aucune date n’est indiquée pour ce document. L’on estime toutefois qu’il fut rédigé dans la première moitié de l’année 1883. ↩︎
- Mohammed bin Masud se trouvait alors à Ngazidja, à Mroni chez Ali Sham, pour procéder à l’achat d’esclaves dits « engagés ». ↩︎
- Des colons français, voulait-il dire plus précisément. ↩︎
- A. Routier, directeur de l’Établissement de Soulou. ↩︎
- V. Villéon, directeur des Habitations de la Compagnie des Comores. ↩︎
- En effet, le même sultan Abdallah bin Salim de Ndzuani avait conclu avec les Britanniques un traité d’abolition de l’esclavage près d’un an plus tôt, le 10 octobre 1882. Il parvint cependant à contourner cet engagement en vendant secrètement des esclaves aux Français établis à Maore. ↩︎
- H. Delval, Chef du Service de l’Intérieur par intérim. ↩︎
- G. Bundervoët, propriétaire d’Ironi-Keli. ↩︎
- Gendre de Saïd Omar. ↩︎














