Connect with us

Hi, what are you looking for?

Ɓeshelea | Culture et histoire des ComoresƁeshelea | Culture et histoire des Comores
Personnes d’origine servile produisant du jus de canne à sucre dans une rue de Zanzibar, dans les années 1870. Chacune porte autour du cou le même insigne métallique numéroté, signe qui pourrait indiquer qu’elles avaient probablement été affranchies, récemment ou non. © Coutinho Brothers
Personnes d’origine servile produisant du jus de canne à sucre dans une rue de Zanzibar, dans les années 1870. Chacune porte autour du cou le même insigne métallique numéroté, signe qui pourrait indiquer qu’elles avaient probablement été affranchies, récemment ou non. © Coutinho Brothers

Esclavage

Le sort réservé aux esclaves fugitifs : le cas de Sumaili

On a souvent tendance à minimiser la violence de l’esclavage dans l’archipel des Comores, comme s’il s’agissait d’un système plus doux que la traite atlantique. Pourtant, les réseaux commerciaux, les logiques économiques et les châtiments infligés aux fugitifs rappellent une réalité autrement plus brutale. L’histoire de Sumaili, esclave moronien du XIXᵉ siècle, en offre une illustration saisissante.

Dans la mémoire collective, l’esclavage qui sévissait jadis dans l’archipel des Comores est parfois présenté avec une certaine indulgence, comme s’il avait été plus « humain » que d’autres formes de servitude. Pourtant, à y regarder de près, ce système ne différait guère, sur plusieurs points essentiels, de la traite transatlantique. Certes, les dimensions géographiques et démographiques n’étaient pas comparables, mais les logiques économiques, les réseaux maritimes et la brutalité des châtiments répondaient à des mécanismes analogues1. Combien de djahazi2 engagés dans ce trafic sombrèrent dans les eaux du canal du Mozambique ? Combien d’êtres humains y périrent avant même d’atteindre l’archipel3 ?

La fuite de Sumaili : 13 mois de cavale

Dès le XVIIᵉ siècle, les récits de princes comme Mwenye Sheikh, puis au XVIIIᵉ siècle ceux d’Alawi bin Husein, livrent des précisions éclairantes sur l’articulation du commerce esclavagiste avec l’économie comorienne. L’archipel, carrefour maritime, participait à un trafic triangulaire, parfois circulaire, reliant le Mozambique, la côte de Mrima (Afrique de l’Est), Madagascar et les Comores. Mais le transport n’était qu’une partie du système. L’asservissement en lui-même se caractérisait par un contrôle implacable, des violences physiques et psychologiques, et une répression sévère à l’égard des esclaves jugés récalcitrants ou fugitifs. C’est précisément ce que révèle un témoignage rare, recueilli à Hambourg en 1912 auprès d’Abdallah bin Wazir4, originaire de Ntsudjini.

Son récit nous transporte à Mroni, dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, vers 18825, et retrace la cavale singulière, et tragique, d’un esclave nommé Sumaili. Il appartenait à un noble moronien du nom de Mze Hamaɗi6. Un jour, il prit la décision de fuir et se réfugia dans la forêt. Commencèrent alors treize longs mois d’errance, de dissimulation et de survie. Les recherches lancées par son maître restèrent infructueuses. L’épaisseur de la forêt et l’ingéniosité de Sumaili lui permirent de déjouer les traques.

La découverte de la grotte

C’est par hasard que sa cachette fut finalement découverte. Un groupe d’hommes, venus couper des arbres, fut surpris par une pluie torrentielle. L’un d’eux, connaissant l’existence d’une grotte non loin, guida les autres pour y trouver refuge. Ils la trouvèrent curieusement scellée par d’énormes pierres. Intrigués mais pressés de s’abriter, ils dégagèrent l’entrée et s’y installèrent. À l’intérieur, une étrange odeur de feu et de viande grillée les saisit. La grotte, bien plus vaste qu’ils ne l’imaginaient, dissimulait un foyer encore tiède, autour duquel s’entassaient bananes vertes, manioc, cannes à sucre, patates et noix de coco. Mais aucun occupant en vue.

En explorant plus profondément, ils découvrirent un second mur de pierres, dissimulant une pièce intérieure. Là, dormant sur un lit de feuilles de cocotier, se trouvait Sumaili. Lorsqu’il s’éveilla, Sumaili comprit aussitôt qu’il avait été découvert. Dans un geste de désespoir, il saisit une hache, un couteau et une pioche, puis lança à ses intrus ces mots :

« Haina wandzo ye roho yahe narohe yenɗe zahe. Haina utsuhandza ye roho yahahe nakentsi ɓa ngudjofa apvasa inu. A nyinyi eyambani ruhusa mdjie honɗani hangu ndopvi ? Nami mwinyi enyumɓa tsilala. »
« Que celui qui tient à sa vie sorte d’ici. Qu’il reste, s’il n’y tient pas, car il va rendre l’âme à l’instant. De qui avez-vous reçu l’autorisation d’entrer chez moi, alors que moi,
maître des lieux, je dormais ? »

Les hommes, médusés, lui répliquèrent qu’il n’avait aucune chance et que ce jour serait le dernier de sa liberté. Sumaili persista, prêt à se battre. Mais la présence parmi les intrus de figures réputées redoutables, telles que Mze Umari, Swaɗiki, Mrwapvili et Ali7, le convainquit qu’une lutte tournerait à sa perte. Il se rendit, fut ligoté et ramené à Mroni.

Le jugement et la sentence

La nouvelle de sa capture fit sensation. Les habitants accoururent pour le voir. Son maître, Mze Hamaɗi, exigeait sa décapitation, mais la foule s’y opposa. On décida de soumettre le cas au sultan de Ɓamɓao, Abdallah bin Saïd Hamza. Durant sa cavale, Sumaili avait été accusé de voler des chèvres pour survivre. Présenté au sultan, celui-ci le condamna dans un premier temps à mort par décapitation. Mais une fois encore, le peuple s’éleva contre ce jugement, craignant que son exécution ne serve de précédent pour sanctionner tout vol, quel qu’il soit. Un compromis fut trouvé : Sumaili serait jugé selon la « loi de Dieu », c’est-à-dire par l’amputation de la main8.

La procédure, codifiée, mérite d’être rappelée. La main du condamné était d’abord enveloppée d’un tissu imbibé d’huile. Pendant trois jours, on massait la zone destinée à l’amputation. Au troisième jour, le supplicié était placé dans une petite cellule, fidjini, conçue de telle manière que seule la main sortait par un orifice nommé shuɓaka. L’exécuteur, un homme du nom de Fudjumɓi, vint mesurer la partie à trancher. Il abattit alors sa machette d’un coup sec. Aussitôt, de l’huile bouillante fut versée sur la plaie pour cautériser la blessure.

Le retour à la servitude

La famille de Sumaili l’emmena ensuite pour assurer sa convalescence. Guéri, il fut ramené auprès de Mze Hamaɗi. La mutilation n’avait pas aboli sa condition : il reprit son travail aux champs aux côtés des autres esclaves. Il vécut encore une dizaine d’années et mourut en 1894, dans l’ombre et l’oubli.

Advertisement. Scroll to continue reading.

Ce cas particulier éclaire d’un jour cru la condition servile aux Comores. Il rappelle que la fuite d’un esclave, loin d’être un acte isolé, était l’expression d’une résistance profonde, mais aussi d’un désespoir immense. Aujourd’hui, en revisitant cette histoire, il s’agit non seulement de redonner un visage et une dignité à ces vies broyées, mais aussi de rompre avec une tendance persistante à minimiser la réalité de l’esclavage dans l’archipel. Le destin de Sumaili demeure un témoignage poignant : celui d’un système qui, sous nos latitudes comme ailleurs, reposait sur la violence et la négation de l’homme.

Référence :
  • Die Komorendialekte Ngazidja, Nzwani und Mwali, Martin Heepe (1920).
Notes :
  1. « Nous avons tous été embarqués avec des cordes », témoignait en 1883 le jeune Mlamali, originaire du Mbadjini, ayant été réduit en esclavage. ↩︎
  2. Boutre traditionnel d’Afrique de l’Est. ↩︎
  3. Le Comorien Abdallah bin Muhammad rapporta en 1913 l’histoire d’un boutre négrier de Mroni qui fit naufrage en 1888 à Mfusi, au Mozambique, avec à son bord une vingtaine à une trentaine d’esclavagistes moroniens ainsi que plusieurs esclaves. ↩︎
  4. Né à Ntsudjini, il est mort le 15 mai 1919 à Hambourg. ↩︎
  5. Selon Abdallah bin Wazir, l’histoire de Sumaili remonterait à 29 ans plus tôt, soit en 1883. Mais ayant cité Abdallah bin Saïd Hamza comme sultan régnant alors sur le Ɓamɓao, l’année la plus probable demeure 1882. ↩︎
  6. L’on se demande s’il ne s’agit pas d’un certain Ɓuku [Ɓunu] Hamaɗi. ↩︎
  7. Abdallah bin Wazir ne donne pas plus de détails sur la réputation de ces hommes. ↩︎
  8. Enfin, une controverse subsiste dans la jurisprudence islamique, à propos de l’interprétation coranique sur la peine du voleur : doit-on, ou non, lui couper la main ? ↩︎
Written By

Kori Tari, Rédacteur en chef de Beshelea.com, est un passionné de la culture et de l'histoire des Comores. Amoureux du Shikomori, il a grandi en étant bercé par les contes, les devinettes et les jeux traditionnels de son pays.

Click to comment

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Vous pouvez lire aussi

Esclavage

Cet article s’inscrit dans une série au sein de laquelle Ɓeshelea s’est donné pour objectif de publier l’intégralité des traités relatifs à l’abolition de...

Esclavage

Cet article s’inscrit dans une série au sein de laquelle Ɓeshelea s’est donné pour objectif de publier l’intégralité des traités relatifs à l’abolition de...

Esclavage

Cet article s’inscrit dans une série au sein de laquelle Ɓeshelea s’est donné pour objectif de publier l’intégralité des traités relatifs à l’abolition de...

Des notes et des lettres

Contexte : Le 8 juin 1883, un boutre nommé Elf Swala fut saisi au port de Mtsamɗu par le lieutenant Scott J. B. Willcox,...

Advertisement