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Minaret de la mosquée de Wani, image prise en 1952 ©️ ECPAD
Minaret de la mosquée de Wani, image prise en 1952 ©️ ECPAD

Culture

Maganga, sohamwedja… : traditions comoriennes en période de jeûne

À la fin du XIXe siècle, de nombreuses traditions comoriennes accompagnaient encore la période de jeûne et la célébration de l’Aïd. Cet article revient sur ces pratiques aujourd’hui disparues ou en voie d’oubli.

De mes souvenirs d’enfance comorienne, je garde en mémoire les innombrables jeux auxquels nous nous adonnions du matin au soir : du shamtra au kopwa la meri, du matsatsaliano au nyomɓwe, parmi d’autres encore. En période de ramadan, une pratique culturelle suscitait une attente particulière et demeurait hautement honorée : le maganga, célébré le 26e jour du mois sacré. Tradition séculaire, le maganga plonge ses racines dans un passé lointain. On en retrouve un témoignage précieux au début du XXe siècle, rapporté par le Moronien Abdallah bin Muhamaɗi. Celui-ci évoque diverses traditions comoriennes observées en période de jeûne — aussi bien durant le ramadan que le Sohamwedja1 — ainsi que lors de la fête de l’Aïd, telles qu’elles étaient encore pratiquées à la fin du XIXe siècle.

Ses propos furent recueillis à Hambourg, d’abord le 30 août 1913 puis le 18 février 1920, et publiés par l’Allemand Martin Heepe. Nous en livrons ici la traduction intégrale :

Propos recueillis le 30 août 1913

« Lorsque les gens jeûnent, ils annoncent généralement leur intention la nuit précédente. Dès l’aube, ils s’abstiennent de manger, de boire, de fumer, et même d’avaler leur salive, jusqu’au coucher du soleil. Le soir venu, ils préparent de la nourriture – du pain2, des bananes3 et de la bouillie4 – puis rompent leur jeûne. Vers deux heures du matin, ils prennent un repas composé notamment de riz au lait. Le jeûne dure trente jours.

Le jour où apparaît la nouvelle lune, le sultan ordonne de tirer des coups de canon. Tôt le matin de l’Aïd, les gens se lavent, revêtent des habits neufs et se rendent à la mosquée, où ils s’agenouillent et récitent le takbir. Après quoi, ils accomplissent la prière de l’Aïd, composée de deux rak’ahs. Une fois la prière terminée, le prédicateur monte sur le mimbar pour prononcer son sermon. À la fin du prêche, il descend, les fidèles lui serrent la main, puis quittent la mosquée.

Les familles rentrent chez elles et partagent un repas à base de pain et de viande. Après avoir mangé, certains sortent pour jouer, d’autres se battent avec des bâtons ou à mains nues, tandis que d’autres encore battent du tambour et dansent. Ainsi s’achève le mois de jeûne. Si un garçon n’a pas observé le jeûne et que le 26e jour du mois est déjà arrivé, ses camarades fabriquent des bâtons à partir de fines tiges appelées maganga, et s’en servent pour frapper ceux qui n’ont pas respecté le jeûne. »

Propos recueillis le 18 février 1920

« À Ngazidja, lors du Sohamwedja et de l’Aïd, il était d’usage de gravir la montagne5 afin d’y couper des arbres appelés zinazi6. Une fois abattus, on les rapportait en ville pour les débiter à la hache. Ces morceaux de bois étaient ensuite confiés aux artisans-charpentiers, qui les affûtaient des deux côtés7, les perçaient à une extrémité pour y attacher une corde8.

Par ailleurs, les habitants allaient couper un arbre appelé mhii, qu’ils ramenaient en ville et confiaient également aux artisans. Ces derniers le sciaient et le façonnaient pour en faire des boucliers, en y ajoutant des poignées (zarizi9). Une fois cette tâche accomplie, ils coupaient des branches de cocotier qu’ils tressaient de chaque côté, les cousaient ensemble avec des fibres de raphia10 et inséraient des feuilles de bananier sèches entre elles. Ensuite, ils abattaient un arbre appelé mri-mzungu11, le taillaient et assemblaient ses extrémités pour en faire une poignée. Ces boucliers, ainsi confectionnés, étaient appelés mbinga za nkuri12.

Le jour du jeûne de Sohamwedja, après une journée d’abstinence, les habitants prenaient leurs bâtons zinazi et leurs boucliers en bois et en feuilles de cocotier, puis se rendaient sur la plage. Les deux quartiers13 de Mroni s’y retrouvaient. Lorsque la marée descendait, les jeunes s’élançaient sur le rivage, bondissant de toutes parts avec leurs armes, avant d’en venir aux mains.

Les bâtons zinazi étaient aussi tranchants qu’une épée. Un coup porté à la tête pouvait causer une blessure profonde, et un coup au corps laissait également de graves plaies. Affûtés comme des lances, ces bâtons pouvaient transpercer un adversaire à la manière d’une arme de fer. Leur solidité était telle qu’ils ne se brisaient pas facilement.

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Les combats duraient généralement du matin jusqu’à midi, avant d’être interrompus pour la prière. Ils reprenaient ensuite l’après-midi et se poursuivaient jusqu’au soir. Une fois la nuit tombée, chacun regagnait son foyer, préparait le repas du jeûne, puis sortait hors de la ville pour casser de la canne à sucre, cueillir des noix de coco fraîches, des oranges et des petites mandarines. De retour en ville, ils s’asseyaient dans les ɓangwe14, attendant l’appel du muezzin à la prière du maghrib.

Après la prière, ils mangeaient canne à sucre, noix de coco et oranges, avant de regagner leur maison pour partager le repas préparé.

Le jour de l’Aïd, les combats de bâtons reprenaient : après la prière de la fête, ils s’affrontaient du matin jusqu’au soir, dans des duels intenses et parfois meurtriers. Certains y perdaient la vie. Toutefois, il était strictement interdit de dégainer couteau ou épée : les affrontements se faisaient exclusivement avec des bâtons zinazi.

Tels étaient les combats de bâtons que les habitants de Ngazidja avaient coutume de pratiquer lors du Sohamwedja et le jour de l’Aïd. »

Abdallah bin Muhamaɗi

Référence :
  • Die Komorendialekte Ngazidja, Nzwani und Mwali, Martin Heepe (1920).
Notes :
  1. Jeûne du 27e jour du mois de radjab. Journée connue en arabe sous le nom de Mi‘rāj. Le mot Sohamwedja ou Swahamedja désigne, pour les Comoriens, le consensus qu’ils se sont donné de ne jeûner qu’un seul jour (swaumu modja) entre le 26e et le 27e jour du mois de radjab, en référence à la tradition islamique de l’Isrā’ wa-l-Mi‘rāj. ↩︎
  2. Les pains traditionnels tels que mkatre wa futra, wa kuskuma, lihoho etc. ↩︎
  3. Des bananes vertes, utilisées dans la cuisine comorienne pour préparer le ndrovi ya pvisiwa, le ndrovi ya mtsolole, le ndrovi ya nazi, etc. ↩︎
  4. Uɓu wa trama, wa ntsambu etc. ↩︎
  5. Pour se rendre dans les forêts d’altitude appelées mahuu. ↩︎
  6. Pluriel de inazi. ↩︎
  7. Wenɗe watria uso na shemɓe. ↩︎
  8. Corde de hamɓa. ↩︎
  9. Pluriel de sharizi. ↩︎
  10. Mainɗa; ↩︎
  11. Nom scientifique : Jatropha curcas. ↩︎
  12. Littéralement : boucliers en tiges de feuilles de cocotier. ↩︎
  13. Ɓadjanani et Mtsangani. ↩︎
  14. Les places publiques traditionnelles. ↩︎

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Kori Tari, Rédacteur en chef de Beshelea.com, est un passionné de la culture et de l'histoire des Comores. Amoureux du Shikomori, il a grandi en étant bercé par les contes, les devinettes et les jeux traditionnels de son pays.

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