Le 20 décembre 1883, un boutre du nom de Salamati, battant pavillon zanzibari, fut intercepté par Percy Luxmoore, officier supérieur de la Marine britannique et commandant du navire de Sa Majesté London. Il appartenait à Msellim bin Ali. À son bord se trouvaient deux esclaves — un homme et une femme — originaires de Zanzibar.
Or, le même boutre avait déjà fait l’objet d’un signalement par une esclave nommée Shihuji1. Un autre esclave, Juma Waɗi Hasan, s’était également plaint auprès du tribunal du consul général de Sa Majesté à Zanzibar, accusant directement Mohammed bin Masud, l’un des passagers dudit navire. S’ouvrirent alors les audiences des protagonistes. Nous présentons ici leurs déclarations ainsi que les notes consignées dans les procès-verbaux.
Cette affaire illustre la recrudescence du trafic d’esclaves dans l’archipel, favorisée par le système des « engagés » instauré par les Français et par les penchants esclavagistes du sultan Saïd Ali wa Saïd Omar de Ngazidja, de son père, du sultan Abdallah bin Salim de Ndzuani, ainsi que de plusieurs notables locaux.
Déclaration de Juma Waɗi Hasan :
Tribunal du Consul général de Sa Majesté à Zanzibar2
« Je suis esclave de Shehiri Mohammed bin Amer. Je me suis enrôlé dans la troupe de Kara Hadji3 pour Ngazidja, après que le nouveau [sultan] Saïd Ali m’eut demandé de venir à Mroni4, en nous promettant protection jusqu’à notre retour à Zanzibar. Nous avons refusé, à moins qu’il n’envoie un drapeau blanc par son jemadar. Après quelques jours, il envoya le jemadar avec un drapeau blanc, disant :
« Je vous promets que personne ne vous molestera, car il y a la paix. »
Nous nous rendîmes donc à Mroni, escortés par le porteur du drapeau blanc, mais à peine entrés dans la ville, nous fûmes saisis, ligotés et enfermés ensemble dans une grande hutte. Le lendemain matin, chaque homme reçut quinze coups de ɓakora5 sur le dos. Après quelque temps, tous — sauf l’esclave de Mohammed bin Hasan — furent emmenés dans un shamba (plantation) situé au-dessus de Mroni, où nous travaillions chaque jour pour Saïd Ali.
Quand la famine fut à son comble, beaucoup d’entre nous moururent de faim, mais Saïd Ali ne nous donna aucune nourriture et nous força à continuer le travail. Par la suite, nous fûmes ramenés en ville, et Saïd Ali déclara :
« J’attends l’arrivée du boutre pour vous vendre aux Français6. »
Toute la ville en fut informée, et à chaque arrivée de boutre, Mohammed bin Masud7 demandait aux capitaines d’accepter une charte, mais tous refusaient, craignant d’être capturés par les Anglais ou par Saïd Barghash8. Cet homme, Mohammed bin Masud, était de petite taille, avec une barbe noire très fournie. Il était venu pour négocier notre achat au nom de certains planteurs, mais nous ne sûmes jamais quel prix avait été payé pour nous.
Lorsque Saïd Ali eut fini de nous vendre, Mohammed Masud tenta de convaincre l’un des boutres de se rendre à Maore pour y porter ses lettres, car les trois boutres français avaient déjà embarqué leurs cargaisons d’« engagés » et ne devaient pas revenir. Aucun ne voulut prendre ses lettres, mais il finit par en trouver un qui accepta, toutefois il ne les porta que jusqu’à Mwali, d’où le Nahoza9 les renvoya, disant qu’il craignait de s’impliquer dans cette affaire.
Mohammed Masud envoya alors la baleinière du sultan Abdallah de Ndzuani à Maore, avec des lettres. Peu de temps après, le boutre d’Awathi10 arriva à Mroni avec cinquante djunia [sacs] de riz et plusieurs caisses de piastres françaises. Ces biens furent remis à Saïd Ali comme prix de soixante d’entre nous qu’il avait vendus. Nous étions les plus forts et les plus vigoureux du groupe. Saïd Ali convoqua immédiatement les anciens d’Itsandraya11 et de Mbadjini (ceux qui restaient), et leur dit :
« Prenez chacun un tiers du riz comme argent, prix de ces gens de Zanzibar, et partagez-le entre vous en compensation des pertes que vous avez subies. »
Les anciens refusèrent tous, disant que cette affaire apporterait des malheurs pires encore que la vente de la famille de Msafumu en esclavage, car nous étions tous soit des affranchis des Anglais, soit des gens de Saïd Barghash. Alors Saïd Ali prit les cinquante sacs de riz, y ajouta du grain qu’il acheta, et l’envoya à Itsandraya et à Mbadjini, le distribuant de maison en maison, afin qu’on ne pût dire qu’il avait gardé l’argent.
[Le boutre] Awathi avait remplacé son pavillon de Zanzibar par un drapeau français. Il nourrissait une vive rancune contre le sultan [Barghash] et les Anglais, et il descendit sur la plage où nous étions alignés, attachés par des cordes de sorte que nous ne pouvions bouger. Il prit un lourd ɓakora et, commençant par le premier, frappa chacun d’entre nous avec brutalité — à la tête, aux bras et aux jambes — tout en insultant les Anglais qui avaient poursuivi son boutre, disant :
« Vous verrez qu’il n’y aura aucun secours pour vous délivrer de l’esclavage où vous allez, et ni Saïd Barghash ni les chiens d’Anglais n’oseront arrêter mon boutre maintenant que je suis sous pavillon français. »
Il y avait trois Français : deux maigres et un très gros, au ventre énorme12. C’était l’homme du Sirkal (gouvernement13). On l’appelait « M. Falfeh ». Nous fûmes conduits devant lui, et il nous demanda si nous consentions à aller à Maore pour travailler dans les shambas des Européens, pour un salaire de 2,5 dollars par mois. Nous répondîmes que nous ne voulions pas y aller, que nous n’étions pas esclaves, et que si les Anglais apprenaient que Saïd Ali nous avait réduits en esclavage, ils le puniraient. Nous ajoutâmes que nous ne pouvions refuser d’être embarqués, car Saïd Ali avait menacé de tous nous tuer si nous résistions, mais que nous l’avertissions que, si un navire de guerre britannique interceptait le boutre, nous nous plaindrions d’avoir été vendus en esclavage contre notre volonté.
Mohammed bin Masud traduisait pour nous. Abdullah Aɓuɗu, l’interprète du Sirkal, était présent, mais n’agissait pas comme interprète. Ceux d’entre nous qui étaient des hommes libres sous la protection du consul britannique dirent qu’on violait la loi anglaise en les réduisant en esclavage, mais on leur ordonna de se taire. Mohammed bin Masud dit au Français que ces paroles nous avaient été apprises par un ou deux mauvais sujets parmi nous, et qu’une fois à bord du boutre, il se chargerait de dire que nous consentions volontairement à partir.
Nos noms furent inscrits sur un papier, mais nous ne signâmes pas, ni ne fîmes de marques. Nous ne fûmes plus liés ensuite, mais enfermés dans une maison en pierre — celle du commis et gendre d’Abdallah Fellahi. La maison était gardée jour et nuit par des soldats de Ndzuani. Nous y restâmes douze jours, et chaque jour des chèvres étaient abattues pour nous, comme pour tous les esclaves vendus aux Français. Puis nous fûmes conduits sur la plage, et Abdullah Fellahi vint dire qu’il y avait déjà trente esclaves de Ngazidja à bord, et qu’il n’y avait de place que pour trente d’entre nous.
On en choisit trente parmi nous, et au moment où ils furent envoyés à bord du boutre d’Awathi, on demanda à chacun s’il comprenait le travail qu’il allait faire. Tous répondirent comme auparavant, mais rien ne fut traduit à l’officier français, qui se contenta d’acquiescer de la tête à chaque passage.
J’avais été choisi, étant fort et en bonne santé, mais je dis au commis d’Abdallah Fellahi que je refusais d’y aller, et que si l’on me forçait à monter à bord, je saisirais la première occasion de me plaindre aux autorités françaises. Il en parla à Mohammed Masud, disant qu’il serait peut-être plus prudent de me laisser, mais qu’il veillerait à ce que j’en souffre. Les trente autres furent alors ramenés, et on nous dit de ne pas espérer nous en tirer, car le boutre d’Awathi ou un autre navire reviendrait bientôt pour nous. Mes compagnons furent renvoyés travailler au shamba, en attendant un autre navire.
Pour ma part, je fus remis comme esclave à Ɓukher Hamaɗi14, le commis de Said Ali.
Il me faisait exécuter des tâches de femmes, en plus de couper du bois, et me battait chaque jour avec une sandale, parfois aussi avec un ɓakora. Il m’obligeait à travailler nu et ne me permettait pas de porter de vêtements, même dans la maison. Peu après, le boutre de Khamis bin Mbarak entra au port — Ɓakari, mon frère, y était marin. Il me vit à terre et convint de me donner un signal au moment du départ du navire. À minuit, avant qu’ils ne lèvent l’ancre, je reçus le signal, me glissai dehors et nageai jusqu’au boutre. Mon frère me cacha sous des ballots de fil de coco. Nous arrivâmes ainsi à Zanzibar. »
Liste des esclaves acquis à Mroni et dans d’autres localités de Ngazidja, le 20 Rajab 1300 [27 mai 1883].
Tel que écrit dans le ɗaftar [registre] trouvé avec Mahommed bin Masud :
Noms des Nyamwezi : Des esclaves ont été vendus par : Musa Ulaiɗi Également trois boutres Shalam 1 Suɗi Salmin Des esclaves ont été vendus par : Abdullah Murhaj 2 Matano Juma Ali Sham 1 Abubakr bin Abdurahman 2 Majaliwa Hasan M. Mohedin bin Sultan15 2 Abdurrahman bin Mohammed 3 Juma Waɗi Khamis Samɓauma 1 Seif bin Masud 1 Ɓaraka Seɗi Mze bin Wazir 1 Ɓwanaheri bin Hasan 1 Juma Othman Sloohu Wafabr 1 Mze Aɗa bin Minju 3 Maukaɓa Almasi Abdu Malem 3 Mohamed bin Juma 1 Kuleen Saɗalla Wazir bin Maftray 1 Abdallah bin Ahmed bin Othman 1 Hasan Nasiɓi Ceux de la Maison de Djihadi ayant vendu des esclaves : Fatuma binti Saliman 1 Saeed Mashaka Ɓakar 3 Mze Azi 1 Khamis Mlaiɗi Abdallah bin Ali 1 Mohammed bin Miraji 2 Sururi Gim Djumɓe Yakuni 1 Saidina bin Saïd Omar16 6 Neeni Wasin Abdallah bin Saleh 1 Ahmed wa Fefumu 1 Fataki Almose Mohammed bin Hasan 2 Simɓa Jumba 2 Ibrahim Mye Ɓakari Abdurahman Kombo 1 Saleh bin Mohammed 7 15
14
__
49
135
__
184Waɗi Njinga Ali bin Saliman 2 Awathi17 5 Mnoobi Marjan Saleh Koliba 1 Sultan Ntiɓe Mbamba 50 Mɓurak Maɓruki Hasun bin Fumbamba 1 Djumɓe Fumu Um 1 Khuri Mze Omar Maɗihali 1 Mɗwahoma Ntiɓe 1 Maktuɓu Uleiɗi Hamaɗi bin Othman 4 Saïd Ɓakar bin Sultan18 3 Khamis Hasan Omar Mohammed bin Hamed 1 Swafaini 3 Kasan Risasi 33
102
__
135Abdallah bin Sakhi 1 Juma Abdallah Saleh bin Saïd 2 Nasser Wameh binti Abdallah 1 Waɗi Hasan __
102Nasiɓ Faraj Maɓruki Juma Ɓaruti Waɗi Nasiɓ Mwinye Waɗi Omar 34
Poursuite de l’interrogatoire :
« Tous ceux-là étaient mes compagnons. La plupart, au moment où les soixante premiers d’entre nous furent vendus, étaient trop malades pour être déplacés.
Beaucoup étaient des esclaves affranchis par le consul anglais et confiés à la mission anglaise (liste relue une seconde fois).
- Uleɗi, Salmin et Juma se trouvaient à la Mission universitaire de Mkunazini19.
- Hasan venait de Mɓweni20 ; c’était un grand ami à moi.
- Khamis, Saɗalla, Nasibu, Mashaka, Uleɗi et Wasin, tous libres sous protection anglaise, se trouvaient à la mission de Mkunazini.
- Musa, Suɗi et Majaliwa étaient à la mission de Mɓweni.
- Parije venait de Mkunazini : il avait menacé d’écrire au consul anglais, et c’est pourquoi on ne l’avait pas inclus dans le premier envoi, bien qu’il ne sût pas vraiment écrire.
- Faki, Khamis, Hasan et Juma, je crois, étaient à la mission de Mkunazini. Cet homme n’a pu être envoyé à Maore, car je l’ai revu à Zanzibar : il m’a dit qu’il s’était échappé. Aucun d’eux ne savait écrire en anglais, ni ne prétendait le parler.
- Abdullah, qui avait été embarqué parmi les trente premiers, avait été instituteur à l’école de la Mission. Il parlait bien l’anglais, mais avait oublié comment écrire. Je le sais par un nommé Konop, un grand ami à moi. C’est lui qui avait rédigé la pétition que vous avez reçue lors de votre visite à Ngazidja à bord du Sultani. Sa femme était maîtresse d’école à l’établissement de l’évêque Steere à Zanzibar. Il écrivait parfaitement l’anglais, mais mourut malheureusement, juste avant la maladie contractée durant le temps où nous étions esclaves au shamba.
- Le Majaliwa mentionné dans la liste n’était pas Konop, car le nom indigène de Konop était Majaliwa. »
Déclaration de Mohammed bin Masud Albusaïd :
Tribunal du Consul général de Sa Majesté à Zanzibar, 26 décembre 1883
« Je suis né à Maore, mais je suis venu assez jeune à Zanzibar, où j’ai longtemps vécu comme sujet du Sultan. Cependant, depuis près de vingt ans, je réside à Maore et suis depuis lors sujet français. Je suis venu plusieurs fois à Mroni pour servir d’interprète aux planteurs français. Je n’ai aucun lien avec le gouvernement colonial, mais j’agis comme courtier ainsi qu’interprète pour les Français qui se rendent à Ngazidja pour y faire des achats.
J’étais à bord du boutre de Msellim bin Ali lorsqu’il transporta des « engagés » à Maore. Cela fait trois mois et six jours que le bâtiment a quitté Mroni avec 178 « engagés ». Ils étaient principalement originaires de Ngazidja, mais il y avait parmi eux plusieurs hommes de Zanzibar et de Mrima21. Je suis monté à bord avec les « engagés » à Mroni, où j’avais été engagé depuis quelque temps comme interprète. Dans ce cas précis, j’avais été recruté par M. Villéon comme interprète pour son lot d’« engagés ».
Les Français présents sur le navire étaient Valareit, Délégué de l’Administration, accompagné de son interprète Mohammed Abuɗu, et M. Téri, gérant de la Compagnie de la Grande Comore. Mon rôle consistait à traduire lors du recrutement des travailleurs à terre. M. Valreit rédigeait les papiers ; il était assisté de Mohammed Abuɗu, mais le Commandant ne lui permettait pas de signer aucun document : tout ce qu’il disait, M. Valreit l’écrivait. Selon la loi française, le fait d’inscrire un « engagé » sur un papier suffit à en faire un travailleur libre. Il n’est plus esclave et, peu importe comment on l’appelle, il est « libré » selon la loi française, et à Maore, cela suffit pour que les planteurs s’en contentent.
Je n’ai jamais reçu de lettres de Saïd Omar22, ni entendu dire que le sultan Abdallah23 de Ndzuani ait passé un contrat pour des esclaves ou des « engagés ». Il y a plusieurs lettres dans ma boîte ; si vous y trouvez quoi que ce soit de ce genre, vous pouvez les garder. Mes lettres et mes papiers, à l’exception de quelques-uns que m’a confiés Abdallah bin Ali, concernent uniquement mes affaires personnelles et n’ont aucun lien avec des esclaves ni avec la traite. Vous êtes libre d’examiner mes papiers et de prendre tout ce qui concernerait la traite. »
Note. — La boîte de ce témoin a donc été ouverte au tribunal, en sa présence, et les papiers examinés avec son consentement. Il a désigné le dernier livre de comptes et déclaré qu’il n’y avait aucune mention relative ni à des esclaves ni à des « engagés ». Sur l’un des papiers, toutefois, on a trouvé une longue liste censée être celle des esclaves obtenus à Mroni le 20 Rajab 1300.
Interrogatoire poursuivi :
« Ma boîte est en ordre. Je n’ai eu aucune objection à remettre la clé au Malim24, sachant que l’argent serait en sécurité et qu’elle ne contenait rien concernant des esclaves. J’ai vérifié l’argent, tout est correct.
La page de mon ɗaftar que vous montrez est une liste des « engagés » embarqués sur le boutre de Msellim bin Ali. J’avais été recruté comme interprète de M. Téri pour cette opération. Je me suis d’abord rendu auprès de Saïd Ali pour lui exposer nos besoins, puis je suis allé chercher des gens. Comme il y avait eu récemment trois grands envois d’« engagés » vers Maore, les candidats étaient rares, et il m’a fallu plusieurs jours pour réunir le nombre requis. M. Téri ne voulait pas embarquer les esclaves swahilis — dont nous avons finalement pris quarante-neuf — car leur propriétaire craignait de les envoyer, étant donné qu’ils étaient sujets du Sultan de Zanzibar et avaient été détenus par Saïd Ali.
Cependant, le directeur régla rapidement la question en lui montrant qu’ils devenaient désormais des « engagés » légaux dès lors qu’ils étaient inscrits sur sa liste, et il affirma aux propriétaires que ni les Anglais ni le Sultan n’oseraient intervenir. J’ai servi d’interprète pour le directeur, car je parlais swahili. Chaque personne défilait et je demandais : « Connaissez-vous les termes de votre engagement, à savoir aller travailler sur les plantations de la Compagnie de la Grande Comore pendant cinq ans pour un salaire de 2,5 dollars par mois ? » Chacun répondait : « Oui », son nom était alors inscrit par M. Valreit sur le registre, et il était envoyé à bord. En raison des délais à réunir le nombre requis, plusieurs ont réussi à s’enfuir, mais je crois que le nombre de gens de Zanzibar finalement embarqués était de quarante-neuf.
Saïd Omar n’a rien à voir avec le recrutement des « engagés » ; il a un certain lien avec la délivrance des laissez-passer à Maore, mais je n’en sais rien.
Je n’ai jamais entendu dire que le sultan Abdallah de Ndzuani ait envoyé des « engagés » à Maore ni qu’il ait reçu un paiement pour chaque esclave. Saïd Omar ne m’a jamais écrit à ce sujet — en vérité, je n’ai jamais reçu de lettre de lui de ma vie et je lui ai à peine parlé. Vous feriez mieux de fouiller ma boîte si vous doutez de ma parole. N’ai-je pas juré sur le Coran de ne dire que la vérité ?
Je ne possède aucun esclave et n’en ai jamais acheté ; c’est strictement interdit à Maore. Même nous, Arabes, devons présenter nos concubines à l’officier et les enregistrer tous les cinq ans comme « engagées ». Saïd Omar ne m’a jamais donné d’instruction concernant Saïd Ali, ni écrite ni verbale. J’affirme qu’il ne m’a jamais écrit une seule fois. »
Note. — La boîte du témoin fut alors fouillée, et, en plus d’un certain nombre de lettres cachetées destinées à Zanzibar, on trouva un petit paquet de lettres ouvertes dissimulées dans le couvercle arrière. Le témoin semblait avoir oublié le contenu de ces vieilles lettres, car il pria l’interprète de les lire à voix haute au fur et à mesure qu’elles étaient dépliées. En une demi-heure, trois lettres furent traduites, puis montrées au témoin qui, découvrant que deux provenaient de Saïd Omar et qu’une concernait un esclave qu’il avait acheté à Mroni — mais qui s’avérait être manifestement un musulman libre — changea complètement d’attitude : son air assuré et jovial fit place à un profond embarras.
Interrogatoire poursuivi :
« Vous avez les lettres, comment pourrais-je les nier ? Je pensais avoir détruit tout cela avant de partir, mais c’est mon destin (ma malchance). En vérité, je suis pris au piège. J’ai bien servi les Français, mais la jalousie des scribes arabes (Karanis) m’a toujours nui, et je n’ai jamais eu la chance de toucher le salaire du Sirkal (le gouvernement). Si ce boutre est confisqué, je serai ruiné, car Saïd Omar avait garanti au propriétaire qu’il ne subirait aucun tort.
Je n’ai pas dit la vérité en affirmant que les « engagés » n’avaient pas été achetés par les Français, mais il est vrai que chacun d’eux a déclaré « j’ai accepté » avant que le directeur ne l’inscrive sur la liste. Ce n’était pas difficile, car les Français se fient à la parole de l’interprète, et bien que le Commandant soit très kali (strict), il exige seulement que les papiers soient en règle.
Il est vrai que Saïd Ali a vendu presque tous les travailleurs valides, y compris de nombreux Wangazidja qui ne survivront pas longtemps à Maore. Je sais qu’il a reçu de grandes caisses remplies de pièces de 5 francs, ainsi que plusieurs milliers de sacs de riz des planteurs. Ce n’était pas mon affaire : j’étais payé par le gérant des plantations, et je les ai servis fidèlement, mais ils étaient très shoyo (cupides), et les scribes français empochaient la plus grande part des bénéfices.
Avant mon départ, le Commandant refusa définitivement d’accorder le pavillon français à Saïd Ali. Les habitants, et même son propre père, lui conseillèrent de refuser, craignant que cela ne ruine leurs affaires. Ils le lui conseillèrent parce que le Commandant est très sévère et punit même ses amis si leurs papiers ne sont pas « en règle ».
Les deux compagnies ont acheté environ 700 personnes de Ngazidja cette année, en plus des deux contrats passés avec le sultan Abdallah. Nous avons entendu parler de votre affranchissement des esclaves à Mwali. Le sultan Abdallah bin Hamza perdra la vie pour avoir livré la fille de Ngazidja25 entre vos mains.
Saïd Omar donna aussitôt l’ordre au sultan Abderrahman de l’arrêter et de le remettre au sultan de Ndzuani, et nous savons ce que cela signifie. Les autres chefs de Ngazidja qui avaient aidé les Anglais sont tous morts dans l’année.
J’ai reçu une autre lettre de Saïd Omar, arrivée par le boutre de Msellim : elle m’ordonnait, compte tenu des circonstances, de rassembler le meilleur lot possible, et, si nécessaire, d’accepter de Saïd Ali les prisonniers Wanyamwezi. J’ai détruit cette lettre. Vous pouvez garder les lettres, mais je vous prie de ne pas les montrer au Sultan. Je ne sais rien des gens actuellement à bord, sauf Mohammed bin Sheikh, le gendre de Saïd Omar. J’ignore le but de sa venue ici. Il s’est querellé avec Saïd Ali à Mroni.
Je ne puis rien dire de l’autre lettre ; vous l’avez, et elle me compromet. La lettre adressée à Abdullah bin Masud m’était destinée. Je promets de me présenter à nouveau à tout moment si l’on m’appelle. »
Lire ici la Lettre de Saïd Omar wa Saïd Hasan à Mohammed bin Masud
Déclaration de Msellim bin Ali, Arabe Suri26
Tribunal du Consul général de Sa Majesté à Zanzibar, 21 décembre 1883
« Le boutre m’appartient. Il s’appelle Salamati. J’ai embarqué 32 passagers masculins et 3 passagères à Mroni. J’ai quitté Maore avec du sucre et 5 passagers indiens. Je suis passé par Mroni et Mitsamihuli.
Mon précédent voyage était un affrètement de Maore à Mroni et retour, avec des « engagés ». J’en ai transporté entre 170 et 180. Ils étaient tous originaires de Ngazidja. J’ai reçu 400 dollars de fret pour ce voyage. Il y avait deux Français à bord. Aucun ne portait d’uniforme.
J’avais d’abord refusé d’accepter l’affrètement, mais les officiers français sont venus me voir et m’ont informé que je recevrais des papiers du Sirkal qui garantiraient la sécurité de mon navire, même s’il venait à être arraisonné par les Anglais. Je n’aimais pas cette affaire, même alors, mais ils m’ont offert le double du fret habituellement payé. »
Articles et référence :
- Nés libres mais mis en esclavage par Sultan Saïd Ali wa Saïd Omar
- Lettres et rapports sur le début du conflit entre Msafumu et Saïd Ali
- Abolition de l’esclavage aux Comores : ordonnance du 9 décembre 1846
- Correspondence relative to the slave trade 1884-85, British representatives and agents abroad and repports from naval officiers, Foreign Office (november 1885).
Notes :
- Son maître était un Arabe suri nommé Abdullah bin Ali, qui se trouvait être un proche de Msellim bin Ali. ↩︎
- Bien qu’il ait été entendu en décembre 1883, la date exacte n’a pas été précisée. ↩︎
- Abubakar bin Hadji, connu sous le nom de Kara Hadji, fils d’un ancien vizir d’Itsandraya et officier de police de Saïd Barghash. ↩︎
- Juma Waɗi Hasan et ses compagnons se trouvaient alors à Itsandraya Mdjini. ↩︎
- Ɓakwera : littéralement canne de marche en bois. Terme utilisé ici pour désigner les coups de bâton. ↩︎
- Les Français occupaient alors l’île de Maore. La transaction s’effectuait selon le système esclavagiste mis en place par la France, dit des « engagés ». ↩︎
- Mohammed bin Masud Albusaid, Arabe originaire de Maore, partit très jeune pour Zanzibar. Il revint plus tard dans son île natale et devint interprète auprès des planteurs français acheteurs d’esclaves « engagés » dans l’archipel, notamment sur l’axe Maore–Ngazidja. ↩︎
- Le sultan de Zanzibar. ↩︎
- Capitaine d’un bateau, en shiKomori. ↩︎
- Appartenant à Ɓuku [Ɓunu] Hamaɗi, un Moronien très impliqué dans le trafic d’esclaves. ↩︎
- Les partisans de Ntiɓe Mbamba. ↩︎
- Selon une déclaration de Masud, étaient concernés : « M. Villéon (directeur des Habitations de la Compagnie des Comores), M. Velroit (délégué de l’Administration) et M. Téri (directeur de la Compagnie de la Grande Comore) ». ↩︎
- Il s’agissait des représentants du gouvernement français, c’est-à-dire des autorités occupant Maore. ↩︎
- Ɓuku Hamaɗi ? ↩︎
- Mohedin wa Mwinyi Mkuu. ↩︎
- Petit frère de Saïd Ali wa Saïd Omar. ↩︎
- Pour plus de clarté, Masud employait le nom du boutre pour désigner son propriétaire, Ɓuku [Ɓunu] Hamaɗi. ↩︎
- Saïd Ɓakar wa Mwinyi Mkuu. ↩︎
- Mkunazini est un quartier historiquement important situé à Stone Town (Mji Mkongwe), à Zanzibar. ↩︎
- Mɓweni est une localité située sur l’île d’Unguja, dans l’archipel de Zanzibar. ↩︎
- Il s’agissait d’Africains originaires du continent. Mrima désigne la côte est-africaine faisant face à l’archipel de Zanzibar. ↩︎
- Saïd Omar wa Saïd Hasan, père de Saïd Ali. ↩︎
- Abdallah bin Salim. ↩︎
- Littéralement « maître », le terme est ici utilisé pour désigner le juge. ↩︎
- Il s’agit de Mariama Hali, réduite en esclavage par Saïd Ali. En cours de route, elle fut récupérée et protégée à Mwali par le sultan Abdallah bin Hamza, alors en exil sur cette île. Il la confia à l’Anglais Frederik Holmwood, afin qu’elle puisse rejoindre son oncle Mwenyi Husein à Zanzibar. ↩︎
- Du mot « Surriyya ». Dans la zone swahilie, un Arabe dit « Suri » désignait une personne dont le père était arabe et dont la mère était une concubine non arabe, souvent d’origine servile. ↩︎














