Contexte. Dans sa lettre adressée au consul britannique Frederic Holmwood1, Mɓafumu wa Madjuani met en lumière un autre aspect apparu au cours de la seconde nkoɗo nkuu, qui opposa les sultans Msafumu wa Fefumu et Saïd Ali wa Saïd Omar. Il rappelle la question des traités d’abolition de l’esclavage à Ngazidja, signés le 13 octobre 1882 par Msafumu et Abdallah Saïd Hamza avec les Britanniques. Dans sa missive, il dénonce l’inaction anglaise face à l’assassinat de Msafumu et leur lenteur à réagir à la reprise massive du trafic d’êtres humains.
Itsandraya, 18832
[Après compliments.]
« J’écris pour vous informer que les gens de Ndzuani3 sont revenus ici, et qu’eux, avec Saïd Ali, ont trompé votre ami (Msafumu) en feignant une paix mensongère4 avec lui. Ils l’ont emmené à Mroni, où ils l’ont retenu pendant huit jours5, puis, à huit heures du soir, ils l’ont tué.
Telle est la nouvelle, et la raison pour laquelle cela est arrivé, c’est qu’il avait accepté les termes de votre lettre concernant l’affranchissement des esclaves.
Le sultan Abdallah de Ndzuani envoya une lettre à Saïd Ali pour convenir de le tuer. Puis arriva de Ndzuani une autre nouvelle à propos de l’Anglais venu avec ledit Traité : qu’il avait été enchaîné et envoyé en Angleterre, parce qu’il n’avait pas autorité pour le conclure, et que cela était arrivé à la suite d’une lettre de plainte envoyée par le sultan Abdallah à son Gouvernement.
Nous avons donc subi de nouvelles punitions de la part de Saïd Ali, et les deux Traités6 que nous avions conclus furent confisqués par Abdallah Alawi (le Jemadar de Ndzuani), et Saïd Ali les déchira.
Il expédia ensuite à Ndzuani environ 200 des esclaves qui avaient été affranchis en vertu du Traité, et d’autres furent envoyés à Maore par l’intermédiaire de Saleh Madi, le commis des Français. Saleh lui-même arriva sur le navire d’Awathi7.
Et maintenant, il ne nous reste plus rien, car les gens de Ndzuani ont tout pris de chez nous, nous disant : « Où sont donc vos Chrétiens8 et votre Saïd Barghash9 à présent ? » Et dans la maison de Msafumu, ils ont pris les 3 000 dollars (noirs) qu’il gardait pour les frais du pèlerinage10.
S’il est vrai que lesdits esclaves ont été garantis libres par vous, vous devez venir rapidement, car on les embarque chaque jour, et nous n’avons aucune force pour les en empêcher ; nous montrons le Traité qui avait été conclu par feu notre frère, Msafumu, mais les gens de Ndzuani n’en tiennent aucun compte. Ils disent : « Vous qui avez conclu le Traité, vous devez maintenant consentir à ce que les esclaves affranchis par cet accord soient repris et vendus. »
Souvenez-vous, vous avez conclu ce Traité avec un Sultan, fût-il petit, et de plus, il se confiait à votre protection. Maintenant, il a été emmené et tué, et pourtant aucune question n’a été soulevée en sa faveur, contrairement à ce que nous pensions devoir être ; et cependant tous disent qu’il n’est point de nation véritable comme les Anglais, qui respectent leurs engagements. Mais nous voyons maintenant le contraire, ou bien est-ce parce que vous n’êtes pas informés de ce qui s’est passé ?
De plus, vous avez écrit des papiers de liberté pour les esclaves d’Abdallah Falahi11, l’Indien, et ceux-ci ont été réduits de nouveau en esclavage, et il les vend, ainsi que d’autres encore.
Veuillez venir rapidement à nous, sinon les gens de Ndzuani nous détruiront à cause de vous.
Salam12. »
MƁAFUMU WA MADJUANI
Article et référence :
- Nés libres mais mis en esclavage par Sultan Saïd Ali wa Saïd Omar
- Correspondence relative to the slave trade 1883-84, British representatives and agents abroad and repports from naval officiers, Foreign Office (february 1884).
Notes :
- Holmwood mentionne dans ses notes qu’une lettre similaire avait été reçue des Anciens et de l’ensemble du peuple d’Itsandraya. ↩︎
- Dans la source que nous avons consultée, aucune date n’est indiquée pour ce document. L’on estime toutefois qu’il fut rédigé entre la mi-février et le mois d’avril 1883. ↩︎
- Des troupes anjouanaises furent envoyées par le sultan Abdallah bin Salim en appui à Sultan Saïd Ali wa Saïd Omar. ↩︎
- Assiégé pendant plusieurs mois dans le fort d’Itsandraya Mdjini, le sultan Msafumu wa Fefumu fut finalement capturé à la suite d’un piège ourdi par ses ennemis, avec la complicité de certaines figures influentes de son propre camp. ↩︎
- Il fut emprisonné à Ɓaiɗi, dans la demeure de Mze Suluhu. ↩︎
- Le 13 octobre 1882, deux traités similaires visant à abolir l’esclavage furent signés entre, d’une part, Msafumu wa Fefumu (Itsandraya) et Abdallah bin Saïd Hamza (Ɓamɓao), et d’autre part, le consul britannique Frederic Holmwood. ↩︎
- Un boutre appartenant à un Moronien, Ɓuku [Ɓunu] Hamaɗi, très impliqué dans le trafic d’esclaves. ↩︎
- Comprendre les Anglais. ↩︎
- Le sultan de Zanzibar, allié des Britanniques et de Msafumu. ↩︎
- Le vol de cette somme d’argent est également rapporté par l’un des protagonistes, Mshangama bin Mwalimu, ancien officier des troupes de Msafumu, avant qu’il ne déserte et ne rejoigne le camp de Saïd Ali. ↩︎
- Un commerçant influent, proche de Saïd Ali. ↩︎
- Il s’agit d’une formule de salutation d’usage en fin de lettre, qui veut dire « que la paix soit avec vous ». ↩︎














