Dans les mémoires musicales de Ngazidja, certaines œuvres restent étroitement liées à une génération entière. Pour nombre d’auditeurs ayant grandi au rythme des ondes de Radio Comores, les mélodies du groupe Asmumo — acronyme d’Association Musicale de Moroni — demeurent indissociables d’une époque. Actif entre les années 1960 et 1980, cet ensemble de twarab s’est imposé comme une référence, tant par la richesse de ses compositions que par la qualité de ses interprètes. Parmi les figures associées à ce groupe figure Maabad Mze Mohamed, auteur et/ou interprète de plusieurs titres. Il est notamment associé à la chanson « Ɓoɓoni ».
Le titre fait référence à Ɓoɓoni, un ancien itrea1, aujourd’hui disparu, situé sur le flanc occidental de la forêt du Karthala. Ce site, dont l’histoire demeure profondément marquée par les stigmates conjoints de l’esclavage et de l’exploitation coloniale française à Ngazidja, constitue un pan douloureux du passé insulaire. Toutefois, cet aspect n’est pas au cœur du propos présent.
Car les recherches historiques invitent désormais à nuancer l’attribution de « Ɓoɓoni ». Si la version popularisée par Asmumo, sous l’impulsion de Maabad Mze Mohamed, a largement contribué à sa diffusion, le chant apparaît en réalité bien antérieur. Une trace en est attestée dès 1920, à travers le témoignage du Moronien Abdallah bin Muhamadi, recueilli par l’ethnographe allemand Martin Heepe.
Dans ce témoignage, il évoque la manière dont les habitants de Mroni s’organisaient durant les périodes de sécheresse. Il mentionne Ɓoɓoni comme un lieu d’approvisionnement en eau. Selon son récit, cette tâche était assurée par les femmes, qui effectuaient les déplacements vers un point d’eau près de là. À leur retour en ville, elles chantaient en chemin, au contact des autres habitants. C’est de ces scènes de circulation et d’échanges que sont issus les premiers vers associés au chant « Ɓoɓoni».
Nous proposons ici d’en restituer le témoignage dans son intégralité.
Le témoignage d’Abdallah bin Muhamadi, le 18 février 1920
« Lorsque survient à Ngazidja une pénurie d’eau2, les femmes ont coutume de prendre des miridjo3, de les placer dans des mahanga4 et de les porter sur la tête, ainsi que des magarando5. Elles partent habituellement au moment où chantent les coqs, quittent la ville et attendent que l’aube se lève ; puis elles poursuivent leur route, gravissent les hauteurs6 jusqu’à Ɓoɓoni et se rendent au lac (de cratère)7.
Là, elles puisent de l’eau, puis, vers l’heure de midi, elles reprennent le chemin du retour, regagnent la ville et rentrent chez elles en chantant. Si quelqu’un leur demande : « A mla nɗahu ? [D’où venez-vous ?] », elles ont coutume de répondre : « Rila Ɓoɓoni [Nous venons de Ɓoɓoni]. » — « Emadji mrehe nɗahu ? [Où avez-vous puisé l’eau ?] » — « Emadji rirehe ohaMtsindza-ngwe8 [Nous avons puisé l’eau chez le coupeur de cordes]. »
Elles arrivent ensuite en ville, prennent cette eau, la versent dans de grandes ou de petites jarres en terre cuite [ɓalasi hau mitsundji], les couvrent de couvercles en bois, et en boivent.
Les autres personnes, qui ne sont pas en mesure de se rendre à Ɓoɓoni pour puiser de l’eau, se dirigent vers le rivage. Elles y creusent un trou dans le sable et y puisent l’eau salée — mais potable — appelée fumɓu la mbipvio9, qui s’y trouve, puis rentrent chez elles, en boivent et l’utilisent pour préparer leur nourriture.
Telle est la fin du récit des périodes de soif à Ngazidja, lorsqu’aucune pluie ne tombe ; et à Ngazidja, une année entière s’est écoulée sans qu’il ne pleuve ».
Référence :
- Die Komorendialekte Ngazidja, Nzwani und Mwali, Martin Heepe (1920).
Notes :
- Que l’on peut traduire par « hameau ». Les itrea étaient habités par une population servile. ↩︎
- En période de sécheresse. ↩︎
- Au singulier, mridjo désigne un récipient fabriqué à partir de grandes noix de coco vidées. ↩︎
- Au singulier, kanga renvoie à une sorte de panier confectionné à partir de feuilles de cocotier. ↩︎
- Au singulier, garando désigne ici, quant à lui, un récipient en métal. ↩︎
- Il utilise ici la phrase « Wenɗe zao hodjuu mwa mdji ». ↩︎
- Dziwa la madji. ↩︎
- Le qualificatif « Mtsindza-ngwe » (littéralement « coupeur de cordes ») désigne, en l’espèce, Léon Humblot, colon et esclavagiste français, qui avait établi une scierie au sein de sa plantation de Ɓoɓoni. ↩︎
- Madji mnyo. ↩︎















