Source importante pour les linguistes allemands Martin Heepe1 et Carl Meinhof2, Abdallah bin Wazir a contribué, lors de son séjour à Hambourg, à documenter certains aspects de la mémoire de l’archipel des Comores, selon le point de vue d’un témoin comorien. Toutefois, les informations le concernant demeurent limitées.
Né vers 1875, il aurait atteint la quarantaine à la fin des années 1910. Il travailla à bord des navires de la Deutsche Ost-Afrika Linie et se mit à la disposition du Séminaire des langues coloniales pour fournir des renseignements linguistiques lors de ses escales à Hambourg3. Au début de l’année 1914, il fut employé pendant quelques mois comme assistant de langue. Il envisagea de quitter Hambourg le 3 août 1914, mais le déclenchement de la Première Guerre mondiale l’obligea à rester en Allemagne. Tombé malade en 1918, il mourut à Hambourg le 15 mai 1919.
Outre la maîtrise de l’alphabet arabe, il possédait également une connaissance de l’alphabet latin. Dans la nécrologie qu’il lui consacra, le professeur Carl Meinhof, alors directeur du séminaire, écrivait : « Depuis mars 1914, il a rendu de précieux services au Séminaire des langues coloniales de l’Institut colonial de Hambourg dans l’enseignement du swahili et dans la recherche sur sa langue maternelle4, et s’est distingué par sa diligence, son expertise et sa fiabilité. Par sa nature modeste et sérieuse, il a su gagner des amis sincères qui honorent sa mémoire. Tous ceux qui l’ont rencontré peuvent le confirmer. »
De son côté, Martin Heepe, dont une partie des travaux reposait sur ses contributions, notait que « la mort prématurée de cet homme constitue donc une perte pour notre travail scientifique ». À sa mort, son compatriote Abdallah bin Muhammad lui succéda au Séminaire des langues africaines et de la mer du Sud en tant qu’assistant linguiste pour le swahili.
Sur le plan familial, l’on sait qu’il était originaire de Ngazidja et né à Ntsudjini. Son père se nommait Wazir bin Djumɓe Fumu. Selon Heepe, l’un de ses oncles maternels, Samɓauma, avait été ministre auprès du sultan Mwinyi Mdji puis du sultan Saïd Ali wa Saïd Omar à Mroni. L’aînée de sa mère était, quant à elle, la mère de Mwinyi Abudu bin Sultan, également ancien ministre de Saïd Ali wa Saïd Omar. Abdallah bin Wazir avait épousé Amina, fille de Swafein, lui aussi ancien ministre de ce même souverain.
On reproduit ci-après un témoignage recueilli en 1912, dans lequel il évoque certains éléments de sa vie ainsi qu’un épisode de sa jeunesse.
Propos recueillis le 30 janvier 1912
« Je suis né à Ntsudjini5, c’est le nom d’une ville. Je partis de Ntsudjini et me rendis à Itsandraya Mdjini. Je voyageai et allai à Mroni. Je rencontrai un navire, montai à bord et naviguai avec lui jusqu’à ce que j’arrive à Zanzibar. Là, je débarquai et poursuivis mon chemin. Et le navire continua sa route et suivit son cap. Puis je réembarquai et naviguai jusqu’à Dar es-Salaam. Là, je trouvai du travail. Et je restai et travaillai là-bas durant trois ans.
Ensuite, je me remis en route, retournai au pays et poursuivis mon chemin jusqu’à ma terre natale. Puis je repartis et cheminai jusqu’à atteindre Mitsamihuli Mdjini. Et je m’embarquai (jusqu’à ce que je parvinsse) à Madagascar. Et je naviguai jusqu’à Nosy Be. Là, je trouvai une barque et naviguai avec elle jusqu’à Fasi6 (nom d’une ville). J’y débarquai et m’y installai. J’y fis du commerce : j’achetais des bovins, les abattais et en vendais la viande. Je tins ce commerce durant deux ans. Puis je revins et abandonnai l’activité que j’y avais exercée.
Je repris ensuite la route et me rendis à Nosy Be. J’y achetai du riz, le chargeai sur un navire, pris la mer et atteignis finalement Mroni. J’y déchargeai le riz et le vendis. Puis je pris l’argent et rentrai chez moi. Et je demeurai là. »
Propos recueillis le 12 août 1912
« Un jour, je sortis avec mes amis Ali, Himidi et Sharifu Mzee, et nous nous rendîmes en plein air, dans les champs. Nous marchâmes pour chercher des fruits à cueillir. Nous avançâmes, cueillîmes les fruits, puis nous rentrâmes et arrivâmes à la ville. Nous atteignîmes la route, en haut, et rencontrâmes un homme nommé Mgomri, qui faisait paître les bœufs.
Alors un bœuf (un taureau7) s’approcha, nous poursuivit rapidement et voulut nous encorner ; nous courûmes de toutes nos forces. Mes amis couraient plus vite que moi. J’étais encore un enfant, je ne pouvais pas les suivre ; je m’arrêtai, me penchai, pris deux pierres, poussai un cri, appelai Mgomri et lui dis ceci : « Rappelle ton bœuf, qu’il ne me tue pas. » Alors il me répondit ainsi : « Lance-lui une pierre. » Je lui demandai : « Où dois-je le frapper ? » Il me dit : « Lance-lui dans l’œil. » Je jetai la pierre et elle l’atteignit à l’œil, et l’œil sortit de son orbite. Le bœuf tomba à terre et mourut.
Mgomri, de son côté, quand il vit le bœuf tomber à terre, tira son couteau et se lança à ma poursuite pour m’égorger avec son arme. Alors je courus vite, m’échappai et rentrai à la ville. Lui aussi arriva en ville, se rendit au palais royal, déposa plainte et dit : « Abdallah bin Wazir a jeté une pierre à mon bœuf et celui-ci est mort. » Alors des envoyés du palais royal vinrent appeler mon père8.
Mon père les suivit et ils allèrent ensemble au palais. Le roi lui dit ceci : « Ton fils Abdallah a tué le bœuf de Mgomri. » Il répondit : « Je ne suis pas au courant. Allez donc l’appeler, qu’il vienne et que vous lui demandiez si c’est vrai. » Le roi, Mwinyi Mdji, déclara : « Ton fils Abdallah n’a pas de discernement. Il est encore un enfant. » Mon père lui demanda : « Que désires-tu donc ? » Le roi répondit : « Je réclame trois femmes et dix bœufs. » Alors mon père dit : « Faites venir Abdallah, qu’il vienne et que vous lui demandiez si c’est réellement lui qui a tué son bœuf. »
Un policier9 fut alors envoyé. Il se rendit auprès de ma mère, puis m’appela. Je me levai, le suivis et nous allâmes au palais. Le roi me demanda : « Est-il vrai, Abdallah, que c’est toi qui as tué le bœuf de Mgomri ? » Je répondis : « C’est vrai, c’est moi qui l’ai tué. » — « Que signifie cela, que tu tues le bœuf d’autrui ? » Je lui dis : « Le bœuf de Mgomri nous poursuivait à toute allure et voulait nous tuer. Alors j’ai appelé Mgomri et je lui ai dit : “Rappelle ton bœuf, qu’il ne nous tue pas.” Et Mgomri me dit : “Lance-lui une pierre.” Je lui demandai : “Où dois-je le frapper ?” Il me répondit : “Lance-lui dans l’œil.” Alors je jetai la pierre et le frappai à l’œil. Le bœuf tomba à terre. Alors Mgomri tira son sabre et me poursuivit pour me tuer. Je courus vite, m’échappai et gagnai la ville. Telle est ma déclaration. »
Le roi interrogea alors Mgomri et lui dit : « Les paroles qu’Abdallah a dites — son récit — sont-elles vraies ? » Il répondit : « Elles sont vraies. Ce sont bien les paroles que je lui ai adressées. » Alors le roi lui dit : « C’est toi qui paieras le bœuf. Car c’est toi qui l’as fait tuer. »
Référence :
- Die Komorendialekte Ngazidja, Nzwani und Mwali, Martin Heepe (1920).
Notes :
- Martin Heepe (1887-1961). ↩︎
- Carl Friedrich Michael Meinhof (1857-1944). ↩︎
- À l’exemple de certains Comoriens travaillant à l’époque pour des compagnies allemandes ou au service de citoyens allemands, et partageant leur temps entre l’Afrique de l’Est et l’Allemagne. ↩︎
- Le shiKomori, en particulier dans sa variété linguistique shiNgazidja. ↩︎
- Ville du centre-ouest de Ngazidja, ancien chef-lieu du sultanat d’Itsandraya. ↩︎
- Petit village situé au nord de Ngazidja, à proximité immédiate de Mitsamihuli Mdjini. ↩︎
- Mɓe ɗume. ↩︎
- Wazir bin Djumɓe Fumu. ↩︎
- Mdrowani. ↩︎















