En matière d’âɗa na mila, chaque génération, au fil du temps, porte ses propres spécificités. Et même au sein d’une même génération, bien qu’il existe un socle commun, les coutumes ne sont pas uniformes à Ngazidja. Selon les localités, certains usages varient, tant dans leur forme que dans leur ampleur. La ville de Mroni n’échappe pas à cette réalité. Nous en avons aujourd’hui une connaissance plus fine grâce au témoignage du Ntsudjinien Abdallah bin Wazir, qui éclaire certaines subtilités du nɗola ya âɗa dans cette localité du Ɓamɓao à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle. Son récit a été recueilli à Hambourg en 1913 par le chercheur allemand Martin Heepe.
Haɓari za âɗa za Mroni, par Abdallah bin Wazir (19 juillet 1913)
« Rapports de Ngazidja provenant de la ville de Mroni :
Ainsi en est-il de leur coutume : lorsqu’une personne entre dans un hirimu1, elle a pour habitude d’abattre (et de faire cuire) un mɓuzi ya hirimu2. Ces chèvres des classes d’âge sont, depuis les temps anciens, un usage établi. Chez les gens d’autrefois, les chèvres qu’ils abattaient lors de leurs fêtes de mariage étaient peu nombreuses. L’un abattait une chèvre pour 5 rials3, un autre une chèvre pour 10 rials. Cela représentait une très grande chèvre pour les gens d’autrefois. En revanche, les chèvres que nous possédons aujourd’hui et que nous abattons maintenant dépassent de loin celles qu’ils avaient jadis lors de leurs festins de noces. La dépense pour les chèvres qu’une personne abat aujourd’hui s’élève déjà à 150 ou 200 rials.
Il en est ainsi des chèvres des classes d’âge [mɓuzi za hirimu] dans la ville de Mroni. Quant aux chèvres lors des mariages, elles sont innombrables. Chacun se marie selon ses moyens. Les gens apportent de nombreuses choses. Un homme a coutume d’apporter 250, ou 300, ou 400, ou 450 rials. Telle est la somme que l’on apporte aujourd’hui.
Et lorsque quelqu’un apporte ces biens, les femmes ont coutume de s’y rendre, de s’asseoir dans la maison de la femme à laquelle les biens ont été apportés, et de chanter et de danser. Lorsque les hommes arrivent avec les biens et qu’ils apportent environ 200 rials, les gens de la ville en reçoivent 100 rials. C’est le karam4 de la ville. Si quelqu’un apporte 300 rials, il organise un karam pour 140 rials ; si quelqu’un apporte 400 rials, il en dépense 160 rials : c’est le karam de la ville, financée à partir des biens qui ont été apportés.
Lorsque quelqu’un a entièrement livré les biens et offert le karam ya mdji, il retourne ensuite abattre de nouveau des mɓe za karam5 pour la célébration. Il abat un mfulwa mɓe6, un mɓe ɗume [taureau] et une mɓe nene [vache grasse]. Tels sont les bovins destinés à la fête. Puis il se repose. Et il met en ordre les biens qu’il enverra lorsque le marié fera son mdjio ɗahoni7. Telles sont les informations concernant le père de la femme.
De son côté, l’homme, après avoir apporté les biens, donné le karam et fait abattre les bovins pour la célébration [mɓe za karam], a coutume de préparer le « ipamkono8 » pour la femme. L’homme prend 10 pauni9 et les remet à l’orfèvre, puis il prend 15 pauni, et 12 pauni, et 3 pauni, et 5 pauni, et 2 pauni, et une pauni. Il les donne à l’orfèvre afin que celui-ci lui fabrique les objets destinés au ipamkono pour sa femme. Au moment où l’homme entre dans la maison, il emporte ces objets comme ipamkono et les remet à la femme.
Lorsqu’il est entré, il demeure jusqu’au quatrième jour ; alors il apporte 50 roupies, cinq sacs de riz décortiqué10, un mfule11, cinq charges de noix de coco12 et cinq régimes de bananes13, qu’il fait entrer dans la maison. Le sixième jour, il apporte 60 roupies, deux mfule et six sacs de riz, et les introduit dans la maison. Et le neuvième jour, il apporte le vao14. Ce neuvième jour, l’homme apporte 150 roupies, un très grand bœuf et 130 vêtements : ce sont les habits [vao] qu’il leur remet dans la maison.
Il fait forger : le pectoral (kiɗani15), le bandeau frontal (mɓo), les bracelets de bras (kekee16), le triple bracelet (ɓin agiri), les anneaux de cheville (mitale), les boucles d’oreilles (zitali17), le collier (mkufu18), l’ornement nasal (ipini19) et deux bagues (mbere) ; tel est le « Ipamkono » que les gens apportent de nos jours. Le pectoral est en or, le bandeau frontal est en or, les boucles d’oreilles sont en or, les bracelets de bras sont en or, le triple bracelet est en or, l’ornement nasal est en or, les deux bagues sont en or, tandis que les anneaux de cheville sont en argent et le collier en argent. »
Référence :
- Die Komorendialekte Ngazidja, Nzwani und Mwali, Martin Heepe (1920).
Notes :
- Classe d’âge à laquelle appartient un groupe d’individus. ↩︎
- Une chèvre destinée à la classe d’âge. ↩︎
- À cette époque, un rial équivaut à deux roupies (riali ndzima = rupia mɓili). ↩︎
- Repas de fête, festin. Dans le cas présent, il s’agit du karamu ya mdji, littéralement le festin de la ville. ↩︎
- Expression signifiant littéralement « bovins de festin ». ↩︎
- Contraction de mfule ya mɓe, qui désigne un bœuf castré. ↩︎
- La procession dite de « l’entrée dans la maison », marquant l’arrivée du marié chez la mariée. ↩︎
- Ensemble de bijoux en or offerts à la mariée par le mari lors du grand mariage, pour un poids estimé à plus de trois kilos d’or. ↩︎
- Pièces de monnaie anglaises en or. ↩︎
- Madjunia matsanu ya ntsohole. ↩︎
- Bouc castré. ↩︎
- Midzo mitsanu ya nazi. ↩︎
- Mirengo mitsanu ya ndrovi. ↩︎
- Ensemble des habits d’apparat offerts par l’un des époux à l’autre lors des festivités de mariage. ↩︎
- Grand collier en or, composé de plusieurs médaillons couvrant la poitrine ; il fait partie des bijoux constituant le ipamkono. ↩︎
- Bracelet large et rigide, en argent ou en or, fermé par une clavette. Il fait partie des bijoux offerts à la mariée lors d’un grand mariage. ↩︎
- Également appelé zipuli. ↩︎
- Chaîne portée par les femmes autour du cou. On distingue deux types de mkufu : le mkufu wa dhahaɓu (chaîne en or) et le mkufu wa sulutri (chaîne en or épinglée dans les cheveux et descendant sur le front depuis les deux oreilles). Le terme mkufu désigne également une tresse de cheveux allant du front à la nuque. ↩︎
- Bijou en or ou en argent porté dans un trou percé au nez, assimilable à un piercing. ↩︎














