Contexte : Hamaɗi Waɗi Ɓingoti Myao est un ancien esclave nyamwezi, affranchi par une cour du consulat britannique de Zanzibar. En février 1882, il comptait parmi les soldats envoyés par le sultan Barghash bin Saïd pour prêter main-forte au sultan Ntiɓe Msafumu. Un an plus tard, en 1883, il livra au consul britannique Frederic Holmwood le récit de son aventure à Ngazidja : les raisons, selon lui, de leur échec, la capture de Msafumu, ainsi que les scènes de chaos et de famine qui ravagèrent l’île.
« J’ai été capturé il y a trois ans, sur un boutre venant de Kilwa1, et libéré par le consul anglais2. L’an dernier, n’ayant à ce moment aucun travail convenable, je me suis enrôlé dans la troupe de Kara Hadji3 et suis allé à la Ngazidja. Nous étions pour la plupart des Nyamwezi4, mais certains de mes amis, qui avaient également été libérés par les Anglais, ainsi que Konop, qui avait été instituteur dans la mission anglaise, et quelques-uns de ses compagnons, nous rejoignirent. Nous disposions de carabines Enfield5 et de nombreuses cartouches, et si nous avions eu un chef véritable, nous aurions pu refouler sans délai Saïd Ali dans la mer6. Mais des divisions surgirent entre nous dès le début, et nous découvrîmes ensuite que Mohammed bin Hasan [al-Beisa], qui nous avait été envoyé comme agent confidentiel de Saïd Barghash7, était depuis toujours en correspondance avec Saïd Ali.
Après votre départ d’Itsandraya, nous eûmes vite consommé le riz que vous nous aviez laissé, et, lorsque la cargaison de grain arriva enfin de Zanzibar, une terrible famine faisait déjà rage. Msafumu, voyant ses gens mourir par centaines chaque jour, proposa la paix à Saïd Ali, qui feignit de vouloir la conclure, à condition qu’on le laissât en possession tranquille de Mroni8. L’arrangement fut conduit par Mohammed bin Hasan, qui se rendit librement à Mroni pour négocier avec Saïd Ali. Il déclara avoir obtenu des conditions très favorables et annonça que le Jamadar9 viendrait chercher la ratification de Msafumu. Sans doute fûmes-nous bien imprudents de laisser sans garde les portes qui s’étaient révélées imprenables, mais nous croyions tous al-Beisa quand il affirmait que la guerre était finie. Il plaça quelques gardes de son entourage aux postes de garde, et ceux-ci laissèrent entrer les soldats anjouanais avec leurs officiers. Msafumu et tous ceux qui ne purent s’échapper furent saisis.
Je parvins à m’enfuir à Shinɗini10, avec le sultan Abdallah bin Hamza et l’ancien vizir. Hashimu, le chef, nous cacha et fit conduire le sultan Abdallah jusqu’à la côte. Comme j’étais peu connu des hommes de Saïd Ali, je partis à pied vers Ikoni, où je savais l’existence d’un bois contenant des fruits sauvages auxquels nous avions eu recours lorsque nous assiégions Mroni. Toute la route vers cet endroit était jonchée de cadavres, et l’on y voyait encore quelques survivants, principalement des enfants, qui s’étaient maintenus en se nourrissant d’herbes. Personne n’avait encore découvert les fruits, mais la plupart avaient pourri.
J’entrai dans la ville que je connaissais bien depuis le siège de Mroni. Toute âme y avait péri. Les morts gisaient sans sépulture, pourrissant en tas ou isolés. Presque chaque maison contenait des cadavres, manifestement morts de faim. Devant la maison de l’ancien chef, je tombai sur lui (Muhammad Mshangama), étendu mort, réduit à l’état de squelette, bien qu’il fût évident qu’il n’était décédé que depuis quelques heures. Je ne rencontrai pas un seul être vivant de toute la journée et gagnai Selea11, où j’obtins un peu de nourriture ; mais je fus arrêté par les soldats de Saïd Ali et vendu, contre un sac de grain, à Buku Hamaɗi12, à Mroni. N’ayant pas été reconnu comme l’un des soldats de Msafumu, je fus ensuite vendu à un Arabe Suri13, nommé Hamaɗi, contre du riz. Il m’embarqua sur son boutre, mais il m’arrivait souvent de descendre à terre pour des affaires du nahuza14 Ɓwana Husein.
Je connus la grand-mère15 de Msafumu. Elle demeura dans sa vieille maison de Mroni. On ne l’inquiéta pas. Le jeune fils16 de Msafumu fut amené, avec sa nourrice que vous aviez libérée, dans sa maison. Je l’y vis, en bonne santé, avant mon départ. Mes compagnons furent tous vendus aux Français, qui les embarquèrent pour Maore. Quelques-uns toutefois rallièrent Saïd Ali, mais ils furent envoyés en service à Mitsamihuli. Je vis la hutte où Msafumu était enfermé17. Saïd Ali tenta de l’empoisonner. Une petite esclave lui apportait de la nourriture de chez sa grand-mère, et les soldats reçurent l’ordre de l’arrêter et d’empoisonner la nourriture. Saïd Ali leur donna une poudre blanche à y mêler. Soit que l’esclave en avertît Msafumu, soit que le poison n’eût pas d’effet, il était encore vivant le lendemain. Quelques soldats, qui montèrent à bord ce soir-là, en parlèrent à leur maître. Ils croyaient cependant qu’il serait certainement éliminé.
Nous partîmes pour Mangao, où le Nahuza refusa de me laisser débarquer ; mais, de nuit, je me jetai à la mer et gagnai la côte à la nage, puis je poursuivis ma route à pied jusqu’à Kilwa. Là, je rencontrai un ancien compagnon d’esclavage, et je travaillai avec lui dans une mangrove à couper des perches, pour quoi je reçus un passage gratuit vers Zanzibar à bord du « Mtepe », appartenant à un Banian. »
Articles et référence :
- Nés libres mais mis en esclavage par Sultan Saïd Ali wa Saïd Omar
- Lettres et rapports sur le début du conflit entre Msafumu et Saïd Ali
- Correspondence relative to the slave trade 1883-84, British representatives and agents abroad and repports from naval officiers, Foreign Office (february 1884).
Notes :
- Ancienne cité prospère de la côte swahilie, aujourd’hui intégrée à la Tanzanie. ↩︎
- Il est fait référence à John Kirk. ↩︎
- Abubakar bin Hadji, connu sous le nom de Kara Hadji, fils d’un ancien vizir d’Itsandraya et officier de police de Saïd Barghash. ↩︎
- Une ethnie de la côte est-africaine. ↩︎
- Le fusil Lee-Enfield, fusil militaire à répétition et à verrou, accompagna les troupes britanniques dès la fin du XIXe siècle. ↩︎
- La troupe de Kara Hadji arriva le 27 février 1882 à Itsandraya Mdjini. À ce moment-là, le sultan Saïd Ali fut aussitôt assiégé à Mroni par le sultan Ntiɓe Msafumu. ↩︎
- Sultan de Zanzibar et allié de Msafumu. ↩︎
- Selon Hamaɗi Waɗi, Saïd Ali, dans sa ruse, aurait consenti à mettre fin à la guerre à condition de demeurer sultan du Ɓamɓao. ↩︎
- Mohamed Alawi, commandant des soldats anjouanais envoyés par le sultan Abdallah bin Salim en soutien à Saïd Ali. ↩︎
- Dans le Mbadjini, fief de Hashim wa Mwinyi Mkuu, oncle et allié de Saïd Ali durant la guerre. ↩︎
- Un village du Ɓamɓao, situé à quelques kilomètres au sud de Mroni. ↩︎
- Ɓuku [Ɓunu] Hamaɗi, un Moronien très impliqué dans le trafic d’esclaves, notamment avec son boutre Awathi. ↩︎
- Du mot « Surriyya ». Dans la zone swahilie, un Arabe dit « Suri » désignait une personne dont le père était arabe et dont la mère était une concubine non arabe, souvent d’origine servile. ↩︎
- Capitaine en shikomori. ↩︎
- S’agit-il de Singa, mère de Djana Nema — laquelle donna naissance à Msafumu wa Fefumu — et épouse de Djumbe Fumu, ancien sultan du Ɓamɓao ? Ou bien s’agit-il de Mwana Wetru, mère d’Anziza et belle-mère de Msafumu ? ↩︎
- Il s’agirait de Rashid [Shanfi ?] wa Msafumu, selon une note de Holmwood fondée sur les témoignages de Mze Salim Djumbamba et Rashid bin Saïd al Suri, qui organisèrent son exfiltration, avec quelques membres de sa famille, de Ngazidja vers Zanzibar. ↩︎
- La maison de Mze Suluhu, à Ɓaiɗi. ↩︎














