Contexte : À l’exemple de Hamaɗi Waɗi, Mshangama bin Mwalimu est un soldat ayant pris part à la seconde Nkoɗo nkuu de Ngazidja. Il se distingue par le fait d’avoir servi successivement les sultans Msafumu wa Fefumu puis Saïd Ali wa Saïd Omar. En cette année 1883, il revient sur son différend avec le premier, au sujet de l’abolition de l’esclavage après le traité du 13 octobre 18821. Il évoque également la capture de Msafumu, dresse une estimation du bilan humain de la guerre, décrit la répression qui s’ensuivit, marquée notamment par une recrudescence du trafic d’esclaves. Enfin, il livre, en conclusion de son récit, une analyse lucide des intentions de Saïd Ali, laquelle se révélera par la suite exacte.
Note du consul britannique Frederic Holmwood2: « Cet homme était un officier de Msafumu, mais il fit défection pour rejoindre Saïd Ali avec le marchand d’esclaves Ntiɓe Mbamba, qui était son supérieur immédiat. Peu après l’assassinat de Msafumu, il refusa de servir plus longtemps Saïd Ali et s’évada de Mroni sur un boutre, tandis que je me trouvais à Mwali. Il arriva à Zanzibar trois jours après le navire de Sa Majesté, le « Tourmaline », mais refusa de me donner la moindre information jusqu’à ce que Son Altesse le Sultan3lui ordonnât de comparaître et de témoigner. »
Le récit de Mshangama bin Mwalimu
« Son Altesse Saïd Barghash m’a promis que je ne recevrai aucun châtiment pour le rôle que j’ai joué contre Msafumu, et il m’a ordonné de ne rien vous cacher concernant cette affaire. Je dirai donc toute la vérité, car je regrette d’avoir été conduit à rejoindre Saïd Ali, maintenant qu’il a tué notre Sultan. Mais j’espère que vous demanderez au peuple de Ngazidja présent ici de me pardonner. Lorsque Ntiɓe Mbamba passa du côté de Saïd Ali, je le suivis, car j’étais également opposé à l’abolition de la traite des esclaves, que projetait Msafumu. Je fus nommé second commandant des soldats wangazidja de Saïd Ali ; Kari wa Djae en était le chef.
La capture de Msafumu se fit entièrement par ruse. Saïd Ali proposa la paix à condition qu’il s’engageât à ne plus soutenir le sultan Abdallah4 dans une attaque contre Mroni. Il envoya le Jamadar anjouanais Mohamed Alawi avec son vizir pour conclure l’arrangement par écrit. Ils furent admis de nuit par les portes d’Itsandraya, mais Mohammed bin Hasan al Beisa avait déjà trahi et convenu de livrer ce poste aux soldats de Saïd Ali. Certains d’entre eux accompagnaient les envoyés et parvinrent ainsi à pénétrer dans la ville. Une fois celle-ci entrée, toute résistance était impossible, car les soldats, à demi affamés, se montraient presque indifférents à ce qui se passait.
Ils saisirent Msafumu et l’amenèrent à Mroni, mais le sultan Abdallah bin Hamza s’échappa par la porte de Ntsudjini et gagna finalement sain et sauf Mwali à bord d’un boutre. J’étais parti en mission spéciale à Ntsudjini et ce ne fut qu’à mon retour que j’appris que Msafumu était en captivité5.
Kari wa Djae prit possession de la maison de Msafumu à Itsandraya après que les soldats anjouanais eurent emmené ce dernier. Ils s’emparèrent de toute sa famille et de tous ses biens. Je poursuivis jusqu’à Ntsudjini avec mes hommes et, selon mes ordres, capturai treize des parents de Msafumu. J’emportai aussi 3 000 dollars noirs que Msafumu avait dans un coffre sur place6. Je ne permis à personne d’insulter ces captifs. Toutes étaient jeunes, élevées « twaâ7 ». Toutefois, Saïd Ali en donna une à Ntiɓe Mbamba pour son harem, en prit une autre comme concubine, et envoya les restantes au roi de Ndzuani8 dans le boutre d’Awathi, conformément à leur accord.
Après cela, les soldats anjouanais montèrent à Ntsudjini et s’emparèrent de la mère de Msafumu, [Djana] Nema binti Djumɓe Fumu, et de sa sœur, Mmadjamu binti Fefumu, que j’avais laissées libres. Ils les dépouillèrent entièrement devant leur peuple, les humiliant si gravement qu’elles s’allongèrent et moururent toutes deux9, davantage, je pense, de honte que des sévices subis.
Msafumu fut gardé enchaîné dans une chambre durant environ une semaine. J’entendis dire que Saïd Ali avait tenté de l’empoisonner, mais il en fut averti par une esclave qui lui apportait sa nourriture. Lorsque les Anjouanais revinrent de Ntsudjini, ils ramenèrent tous les gens de Msafumu, esclaves comme hommes libres, ainsi que tous leurs biens. Ils apportèrent aussi les traités anglais signés par Msafumu et le sultan Abdallah. Saïd Ali les lut et les remit au Jamadar anjouanais, qui les porta aussitôt dans la prison de Msafumu. Là, il les déchira en morceaux, tandis que les soldats anjouanais et les partisans de Saïd Ali se tenaient autour en se moquant de lui, lui demandant s’il fallait aller chercher Saïd Barghash ou ses amis anglais. Puis ils l’étranglèrent.
Après avoir emmené les onze jeunes femmes à Ndzuani, le boutre d’Awathi retourna à Mroni et fit deux autres voyages semblables, transportant chaque fois un grand nombre de jeunes filles wangazidja pour le roi de Ndzuani.
Ensuite, il envoya les Anjouanais dans les villages où résidaient les esclaves familiaux de Msafumu. Ils étaient pratiquement libres, mais issus de familles serviles anciennes qui avaient gardé le bétail de la famille des chefs durant des générations. Les villages se nommaient « Igadjuu », « Mɓaleni », « Hamanvu Mbwani », « Ngole » et « Nɗuɓweni ». Ils emmenèrent toutes les âmes : hommes, femmes et enfants. Quand je les vis, ils campaient à l’extérieur de Mroni, prêts à l’embarquement. Il n’y avait parmi eux aucun vieillard. Les Anjouanais me dirent qu’environ deux cents de ces personnes avaient été séparées puis tuées dans une partie dense de la forêt au cours du trajet. Le nombre ramené atteignait certainement plus de cinq cents.
Nous reçûmes plusieurs visites de deux Français. J’ignore leurs noms. Ils étaient accompagnés de deux commis dont j’ai connu les noms à l’époque, mais que j’ai oubliés. Ils venaient de Maore pour enregistrer les esclaves que leur vendait Saïd Ali. La plus grande partie de leurs cargaisons fut expédiée sur deux navires qui firent chacun deux voyages à Maore. Les propriétaires étaient des Arabes, mais je ne remarquai pas le pavillon qu’ils arboraient. Ils achetèrent et embarquèrent au total 300 esclaves et 120 wangazidja libres. Tous, esclaves et libres, étaient ligotés, les mains derrière le dos, jusqu’à leur mise à bord.
Les Français logeaient l’un chez Abdullah Felahi, l’Indien, et l’autre chez Ali Sham, autre homme d’affaires de Saïd Ali. Ils tenaient toute la comptabilité. Le règlement du prix de ces esclaves causa beaucoup de difficultés, mais il fut finalement convenu que tant les esclaves que les libres seraient comptés à 40 dollars par tête, et qu’une pièce de 5 francs ou deux roupies vaudraient un dollar. L’argent fut immédiatement scellé et envoyé par Ɓuku [Ɓunu] Hamaɗi au roi de Ndzuani. La première fois il emporta plus de 10 000 dollars, la seconde, je crois, 6 000.
Saïd Ali reconnut sa dette totale envers le roi Abdallah pour les soldats, le transport, les vivres et les munitions à hauteur de 25 000 dollars10, mais le roi répondit qu’elle s’élevait à 40 000 dollars, exigeant ainsi son profit. Peu avant mon départ, Ɓuku Hamaɗi fut renvoyé sur le boutre d’Awathi pour déclarer que Saïd Ali considérait avoir entièrement réglé sa dette, le seul profit qu’il consentait étant d’avoir livré toutes les plus belles femmes de Ngazidja, condition qu’il avait scrupuleusement respectée. Il lui avait envoyé 3 000 dollars (sham) pris à Msafumu, 120 esclaves de plantation valant 5 000 dollars, et les sommes reçues des Français. On pensait que cette réclamation conduirait à une querelle.
Outre ces expéditions, Saïd Ali envoyait constamment de petits lots d’esclaves à Maore et à Ndzuani, dont il gardait le produit, et nous avions tous, en particulier les Anjouanais, la liberté de capturer quiconque et de le vendre aux boutres arabes et français, pourvu que nous ne contrecarrions pas les arrangements de notre chef. Pendant la famine, nous en vendîmes beaucoup pour quelques livres de riz ou de grain, mais lorsque la disette cessa, Saïd Ali devint avide et vendit nombre d’esclaves que nous avions rassemblés pour nous-mêmes. Il en écoula certains des miens que je gardais dans une maison à Itsandraya, et alors je me disputai avec lui. Je n’étais plus en bons termes avec lui depuis qu’il avait ordonné la mort de Msafumu.
Presque toutes les troupes wanyamwezi envoyées par Saïd Barghash pour aider Msafumu furent capturées et vendues aux Français pour 40 dollars par tête. Dix d’entre eux furent toutefois autorisés à entrer au service de Saïd Ali. Il y avait parmi eux plusieurs esclaves affranchis des Anglais, élevés dans la mission de Zanzibar. Ceux-ci écrivirent au consul, mais Saïd Ali découvrit leurs lettres et les déchira. Les Français connaissaient toute l’affaire de Msafumu, mais disaient que cela ne les concernait pas, puisqu’ils ne venaient que pour acheter des esclaves. Après ma querelle avec Saïd Ali, je saisis la première occasion de quitter Mroni, que j’ai abandonné il y a vingt jours à bord du boutre de Rashid11.
Lorsque je partis, la famine était complètement terminée, mais les principautés d’Ikoni12 et d’Itsandraya étaient presque dépeuplés. Je ne pense pas qu’il restât une seule personne vivante dans le premier ; environ 1 200 y moururent. Dans les grandes villes d’Itsandraya, seuls les plus pauvres moururent effectivement de faim, bien que des centaines succombassent à la « fièvre de famine » qui se répandit dans l’île.
Cependant, en chassant les esclaves pour notre propre compte dans les villages de montagne, nous n’y trouvâmes pour la plupart que des squelettes, gisant sur les sentiers où ils s’étaient traînés à la recherche de racines. Il est impossible d’évaluer la mortalité dans ce vaste pays, mais elle ne fut pas inférieure à 3 000 ou 4 000 personnes. Nous ne pûmes pénétrer sur la côte orientale de l’île13, mais, d’après ce que j’entendis, la détresse y fut relativement légère. Ces principautés ne participèrent pas activement à la guerre, et je ne pense pas que Saïd Ali y étendra ses raids, car en ce cas ils deviendraient probablement hostiles et se rallieraient en bloc au frère14 de Msafumu, à Hamahame.
Saïd Ali espérait vivement — ou feignait d’espérer — obtenir la protection française. Si on lui permettait d’arborer le pavillon français, nul ne saurait dire jusqu’où il irait15. »
Articles et référence :
- Nés libres mais mis en esclavage par Sultan Saïd Ali wa Saïd Omar
- Lettres et rapports sur le début du conflit entre Msafumu et Saïd Ali
- Correspondence relative to the slave trade 1883-84, British representatives and agents abroad and repports from naval officiers, Foreign Office (february 1884).
Notes :
- Le 13 octobre 1882, deux traités visant à abolir l’esclavage furent signés entre, d’une part, Msafumu wa Fefumu (Itsandraya) et Abdallah bin Saïd Hamza (Ɓamɓao), et d’autre part, le consul britannique Frederic Holmwood. ↩︎
- Consul britannique à Zanzibar. ↩︎
- Barghash bin Saïd, sultan de Zanzibar et allié de Msafumu. ↩︎
- Abdallah bin Hamza, ancien sultan du Ɓamɓao renversé par son cousin Saïd Ali, est le beau-frère et l’allié de Msafumu. ↩︎
- Dans la maison de Mze Suluhu, à Ɓaiɗi. ↩︎
- Selon Mɓafumu wa Madjuani, il s’agissait d’une somme destinée à couvrir les frais d’un projet de pèlerinage de Msafumu. ↩︎
- Le terme Twaâ désigne l’obéissance et la bonne éducation. ↩︎
- Sultan Abdallah bin Salim de Ndzuani. ↩︎
- Il convient de préciser que Djana Nema, mère de Msafumu, n’est pas décédée durant la semaine de captivité de son fils, puisqu’il est établi qu’elle assista aux funérailles de ce dernier. Il semble plutôt s’agir d’une tournure d’expression comorienne destinée à signifier que Djana Nema et sa fille Mmadjamu étaient « wafu ha hamu na djuɗi / waoneswa haya » (mortes de chagrin et de tristesse / accablées de honte), en raison de l’humiliation publique qu’elles subirent. Il ne s’agit donc en aucun cas d’une mort réelle, au sens strict du terme. ↩︎
- Saïd Ali, soutenu militairement et logistiquement par le sultan Abdallah bin Salim de Ndzuani, dut honorer une lourde dette « nau » de guerre envers ce dernier. ↩︎
- Rashid bin Saïd al Suri, témoin envoyé à Ngazidja par Saïd Barghash. Sujet zanzibarite, son boutre, le « Sahala », navigue sous pavillon de Zanzibar. ↩︎
- Comprendre le Ɓamɓao, dont Ikoni fut longtemps le chef-lieu. ↩︎
- Dans le Hamahame, le Washili et le Ɗimani, principautés Inya Fwamɓaya. ↩︎
- Mɓafumu wa Ɓwana Hadji, un oncle maternel Msafumu wa Fefumu. ↩︎
- L’histoire donnera raison à cette analyse de Mshangama bin Mwalimu. ↩︎














