Contexte : Huit jours seulement après la signature, le 10 octobre 1882, du traité anglo-anjouanais relatif à l’abolition de l’esclavage1, le sultan Abdallah bin Salim rend publique sa décision concernant sa succession. À l’instar de son père, qui avait procédé de même en 1852, il désigne son fils aîné, Salim2, alors âgé de 18 ans, comme héritier présomptif.
Ce choix, tout comme le moment auquel il intervient, ne relève en rien du hasard. Durant les négociations ayant précédé la signature du traité d’abolition, des frictions sont apparues au sein de la classe politique et jusque dans sa propre famille, au premier rang desquelles l’opposition de ses propres frères, les princes Muhammad et Othman. Dans ce climat de défiance, le risque d’une révolte3 contre son autorité se fait alors sentir, susceptible de compromettre une succession pacifique4.
À ces considérations politiques s’ajoute l’état de santé du sultan. Atteint de cataracte, Abdallah bin Salim avait perdu la vue vers 1876-1877, avant de la recouvrer à la suite d’une opération pratiquée à Maurice en mars 1879. En cette année 1882, sa vue commence à nouveau à se dégrader, le rendant d’autant plus vulnérable face à l’influence que pourraient exercer ses frères sur l’avenir du sultanat.
C’est d’ailleurs ce qu’il confia au consul britannique Frederic Holmwood, dans la matinée du 10 octobre, peu après la signature du traité :
« Je vieillis5 et, bien que toujours actif, ma cécité croissante me confinera bientôt complètement. Depuis quelque temps, je songe à déclarer publiquement que j’ai désigné le prince Salim, mon fils aîné, pour me succéder. Mon père m’avait lui-même reconnu de cette manière6, et maintenant que j’ai signé le traité contre la volonté de la majorité de mon peuple, je suis d’autant plus préoccupé par cette question. Je sens que j’ai profondément offensé mes sujets7, et à moins d’être soutenu par les Anglais, ma position deviendra périlleuse. »
PROCLAMATION
« Moi, Sultan Abdallah bin Sultan Salim, sultan de Ndzuani, ordonne en ce jour ce qui suit :—
Qu’après ma mort, mon fils aîné, le prince Salim, me succédera comme sultan de ce pays, et j’ordonne qu’à compter de ce jour il prenne rang et préséance en qualité d’héritier présomptif de ce royaume.
Mon vizir est chargé de la promulgation du présent décret.
Fait à Mtsamɗu, ce 18 octobre 1882. »
(L.S.)
(Signé) Sultan Abdallah bin Salim.
Références :
- Correspondence relative to the slave trade 1882-83, British representatives and agents abroad and repports from naval officiers, Foreign Office (N°1, 1883).
Notes :
- Le deuxième du genre pour l’île après celui de 1844. ↩︎
- Né à Mtsamɗu en 1864, il est le fils d’Abdallah et de sa cousine originaire de Ɗomoni, Ɓweni Malali. ↩︎
- Et effectivement, une rébellion éclata presque aussitôt, au mois de novembre, contre Abdallah bin Salim. Elle s’inscrivait notamment dans un contexte de refus d’appliquer les dispositions du traité par une partie de l’élite locale. Deux de ses frères étaient alors en rébellion ouverte contre lui et avaient pris Mtsamɗu, la capitale. Une autre insurrection éclata également en 1884. ↩︎
- À la mort d’Abdallah, le 3 février 1891, un conflit de succession s’installa entre, d’un côté, le prince Salim, qui s’était autoproclamé sultan, et, de l’autre, son oncle Othman, qui nourrissait les mêmes ambitions. ↩︎
- Il était alors âgé de 45 ans. ↩︎
- Son père, le sultan Salim bin Alawi, le désigna héritier présomptif de son vivant en 1852. Abdallah accéda au pouvoir trois ans plus tard, en 1855, après le décès de son père. ↩︎
- Un sentiment corroboré par le témoignage du général Abderahman bin Omar, en novembre 1883, qui donnait des détails sur le climat de vulnérabilité du pouvoir régnant à Ndzuani durant la période ayant suivi la signature du traité du 10 octobre 1882. ↩︎















