Contexte : Dans la première moitié de l’année 1883, tout juste deux mois après la mort du sultan Ntiɓe Msafumu wa Fefumu, une lettre émanant d’un ministre du sultan Saïd Ali et destinée à une personne résidant à Zanzibar est, par un concours de circonstances, récupérée par le consulat britannique, puis transmise au sultan de Zanzibar, Barghash bin Saïd. L’auteur de cette lettre se nomme Maramdji Mkim bin Saïd Bukhari [Bakar ?], selon la retranscription anglaise, mais nous n’avons, à ce jour, pas réussi à l’identifier formellement. Il signe néanmoins sa lettre en qualité de ministre.
Datée du 10 avril 1883, celle-ci est adressée à Saïd Djohari bin Abdullah al-Bakhari Salim, interprète au consulat américain de Zanzibar. La lettre était arrivée par boutre à un certain Taɓiɓu, ancien interprète du consulat américain, qui la confia à un esclave chargé de la porter à Djohari. Cet esclave eut une querelle avec un homme de Ngazidja et, au cours de la lutte, la lettre fut ramassée puis portée à l’un des anciens [notables] partisans de Msafumu.
Le contenu de la lettre fait écho aux craintes des partisans du sultan Saïd Ali face à une éventuelle intervention du sultan de Zanzibar, à la suite de l’assassinat, en captivité, de son ancien protégé. Une mise à mort que Maramdji lui-même reconnaît comme étant « contraire aux coutumes » comoriennes.
La lettre témoigne également de leur inquiétude face au fait que leurs agissements, tout comme le chaos qu’ils ont instauré après leur victoire, ne peuvent désormais plus être niés. C’est notamment le cas du trafic d’esclaves mis en place par Saïd Ali, dont l’existence a été révélée au grand jour à la suite de la visite dans l’archipel, et plus particulièrement à Ngazidja, du consul britannique Frederic Holmwood.
Lettre de Maramdji Mkim à Djohari bin Abdullah al-Bakhari Salim
Mroni, 2 Jumada al-Akhir, 1300
[Après les salutations d’usage]
« Et nos autres nouvelles sont les suivantes, à savoir qu’il est nécessaire de vous avertir très sérieusement du danger qui nous menace actuellement, nous et notre parti1.
Premièrement, quoi que vous fassiez, veillez à ce qu’aucun de nos jeunes hommes n’ait de relations avec les femmes des familles d’Itsandraya, car elles parleraient de nos agissements.
Le danger subsiste tant que cet homme blanc (Holmwood2) est encore en vie ; gardez donc pour vous ce que vous savez et demeurez silencieux. Nous avons des raisons particulières de craindre cet homme blanc, qui connaît tous nos agissements. Malheureusement, il a effectivement vu ce qui se passe et ne peut être trompé comme le serait un étranger. Et Kara Hadji3 est également venu ici ; il connaît toute la vérité et est tenu informé de tout ce qui se passe. Ceux-là ne peuvent être trompés, et c’est ce que nous craignons.
Ne pensez pas que, parce que nous avons écarté Msafumu, l’affaire soit terminée, car Saïd Barghash sera pleinement informé de tout ce qui s’est produit, par ces deux parties comme par d’autres sources ; et comme il entretient des relations amicales avec les Anglais, il faut craindre qu’il n’intervienne lorsqu’il apprendra les détails concernant Msafumu.
Et vous savez que les habitants de cette île4 ne peuvent être apaisés maintenant que nous avons tué leur sultan, car ils savent que cela a été l’œuvre de Saïd Ali et d’Ali wa Hamaɗi5. Et vous savez combien le sentiment est fort selon lequel cet acte était contraire à toutes les coutumes6, même si Saïd Ali a eu le dessus dans les combats.
Mais le Dieu Tout-Puissant est le Juge, et soyez prudents.
Écrit par votre ami, Maramdji Mkim bin Saïd Bukhari, vizir de Saïd Ali. »
Références :
- Correspondence relative to the slave trade 1858-1892, British representatives and agents abroad and repports from naval officiers, Foreign Office (february 1884).
- British and Foreign State Papers 1882-1883, Vol. LXXIV., Edward Hertslet (1890).
Notes :
- Les partisans du sultan Saïd Ali venaient alors de vaincre ceux de Msafumu. ↩︎
- Le consul britannique Frederic Holmwood effectua une première visite dans l’archipel en octobre 1882. Il put alors constater plusieurs aspects de la réalité du système de traite des esclaves mis en place par les sultans. Avant son départ, il parvint à conclure des traités d’abolition de l’esclavage avec les sultans Msafumu wa Fefumu et Abdallah Saïd Hamza à Ngazidja, Abdallah bin Salim à Ndzuani et Abdurahmane bin Saïd Hamadi à Mwali.
↩︎ - Abubakar bin Hadji, connu sous le nom de Kara Hadji, fils d’un ancien vizir d’Itsandraya et officier de police du sultan de Zanzibar, Saïd Barghash. ↩︎
- Ngazidja. ↩︎
- Vizir de Ntiɓe Mbamba. ↩︎
- Plusieurs témoignages de l’époque, directement liés aux événements, évoquent une mort par étranglement dans son lieu de captivité, à Ɓaiɗi. ↩︎














