Modernité. Le mot résume peut-être à lui seul la fièvre qui, depuis près de soixante ans, pousse les Comoriens à transformer leur environnement bâti. À Ngazidja, cette course à la modernité a profondément modifié les paysages urbains et villageois, au point de faire disparaître une partie du patrimoine architectural de l’île.
Le phénomène n’est pas nouveau. Il s’est notamment traduit par une pratique aux conséquences culturelles et historiques importantes : la destruction d’anciennes constructions pour laisser place à des édifices plus imposants. Des mosquées, des ɓangwe — ces places publiques traditionnelles qui occupaient autrefois une place centrale dans la vie des villages — ont ainsi été démolis au nom de la grandeur et de la « modernité ». Les maisons anciennes n’ont pas échappé à cette transformation.
C’est précisément à ces habitations que nous nous intéressons aujourd’hui. Il reste désormais peu de maisons ayant conservé les techniques et les formes de construction d’autrefois. Avec leur disparition progressive, ce sont aussi leurs caractéristiques, leur organisation intérieure et les usages qui leur étaient associés qui risquent de tomber dans l’oubli. Pourtant, lorsque les vestiges architecturaux viennent à manquer, les archives peuvent encore parler.
Un témoignage datant du début du XXe siècle permet ainsi de se faire une idée de l’intérieur des maisons de Ngazidja à cette époque. Le document décrit notamment leur aménagement, certains meubles ainsi que différents ustensiles qui y étaient utilisés. Ce témoignage est celui d’Abdallah bin Muhamadi, originaire de Mroni. Il a été recueilli à Hambourg le 18 février 1920 par les équipes de l’ethnographe allemand Martin Heepe.
Haɓari za h’izo nuymɓa za Ngazidja, par Abdallah bin Muhamadi
« Ce sont les informations concernant les maisons1 de Ngazidja.
Elles n’ont pas de chambres2 comme les maisons de Manga3. Elles ont généralement deux pièces principales dites ndani4 et ɓanɗani5. D’autres ont trois pièces : l’une est appelée nyumɓa nɗani, l’autre est dite fuko la hari6, et la troisième est le ɓanɗani.
Les coffres7 comportent des compartiments pour y mettre des affaires, et les tables ont des tiroirs pour y ranger des objets. Les gens ont également l’habitude de déposer des objets dans les ziɗaka8 aménagées dans les maisons. Ils y placent notamment des assiettes chinoises9, ainsi que de petits bols chinois10 et des verres, qu’ils mettent dans les niches murales aménagées dans les maisons.
Et, dans les maisons, les gens ont l’habitude de disposer des chaises pour s’asseoir et pour s’allonger. Une partie des chaises vient de l’extérieur (manga) ; les autres chaises proviennent de Ngazidja même. Celles qui proviennent de Ngazidja sont appelées « ziri za ngwe11 ».

Les gens ont l’habitude d’aller à Mvuni12 et à Tsidje13, chez les menuisiers14, et ils y vont acheter des ziri za masimɓo15 [chaises porte-lampes], des nɗio16 [petites tables à manger], des miwazi17 [cuillères pour remuer], des mahomɓe [cuillères de service pour servir les aliments], ainsi que des nkoɓe [cuillères à uɓu (soupe)] et des mahasi18 destinées à être utilisées dans les maisons pour puiser de l’eau.
Les mahomɓe, les mahasi et les nkoɓe sont fabriquées à partir de coquilles de noix de coco. Celle-ci est sciée en quatre parties, puis on en retire la chair fraîche. Il ne reste alors que la coque dure19 ; celle-ci est grattée et les fibres sont retirées. Les menuisiers fabriquent ensuite des zipvini [manches] et les fixent aux mahomɓe, aux nkoɓe et aux mahasi.
Les gens les achètent, les emportent et reviennent avec elles en ville. Ils prennent les mahomɓe et s’en servent pour servir les aliments ; avec les mahasi, ils puisent l’eau potable, et avec les nkoɓe, ils boivent le uɓu. Avec les miwazi pour remuer, ils ont l’habitude de remuer les aliments lorsqu’ils font cuire leur repas.
Telle est l’information concernant les maisons de Ngazidja. »
Référence :
- Die Komorendialekte Ngazidja, Nzwani und Mwali, Martin Heepe (1920).
Notes :
- Nyumɓa en shiNgazidja. ↩︎
- Une chambre est désignée en shiNgazidja par les mot « shumɓa » ou « fuko ». ↩︎
- Le mot Manga désigne, de manière générique, les territoires étrangers et, plus particulièrement, les pays présentant un certain niveau de développement. Pour les Comoriens des siècles passés, il s’agissait notamment de Zanzibar. En ce qui concerne les chambres, le terme renvoie à des pièces spacieuses, présentant une configuration comparable à celle que l’on trouve ailleurs. ↩︎
- Littéralement « l’intérieur », ce terme désigne un espace de vie traditionnellement réservé aux femmes et aux enfants. ↩︎
- Littéralement « l’avant », cette pièce fait office de salon et, accessoirement, de salle à manger. Elle constitue traditionnellement l’espace où les hommes accueillent leurs convives. ↩︎
- Pièce centrale, cet espace constitue une zone intermédiaire entre les différents compartiments de la maison. ↩︎
- Kasha, pluriel makasha : caisses ou armoires destinées au rangement des provisions. ↩︎
- Singulier : iɗaka. Il s’agit de niches aménagées dans les murs. ↩︎
- Sahani za sini. ↩︎
- Maɓakuli ya sini. ↩︎
- Littéralement, « chaises tressées ». ↩︎
- Une ville du Ɓamɓao ↩︎
- Une ville d’Itsandraya. ↩︎
- Sarumaya, en shiNgazidja. Le terme désigne généralement aussi l’artisan. ↩︎
- Simɓo : ancien porte-lampe sur lequel était posé un grand coquillage contenant de l’huile et une mèche. ↩︎
- Au singulier, ulio désigne un tabouret circulaire à trois pieds, autrefois utilisé comme table à manger. ↩︎
- Singulier : mwazi. ↩︎
- Mahasi, singulier kasi : u ne sorte de grande louche. ↩︎
- Mcele en shiNgazidja. ↩︎















