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Ɓeshelea | Culture et histoire des ComoresƁeshelea | Culture et histoire des Comores
Une des portes du palais Kapviridjewe, à Ikoni © CNDRS
Une des portes du palais Kapviridjewe, à Ikoni © CNDRS

Chroniques

Chronique d’Abdallah bin Wazir sur la seconde Nkoɗo nkuu

Cet article consacré à Abdallah bin Wazir s’inscrit dans une série de témoignages sur la seconde Nkoɗo nkuu de Ngazidja, qui opposa les sultans Msafumu wa Fefumu et Saïd Ali wa Saïd Omar.

L’histoire n’est jamais figée. Elle se précise, s’enrichit et parfois se réécrit au gré des faits établis, des archives retrouvées et des témoignages de ceux qui l’ont vécue ou de ceux à qui elle a été transmise. Aux Comores, cette histoire demeure particulièrement tributaire d’une tradition orale longtemps reléguée au second plan dans les récits historiques produits sur l’archipel.

Au fil du temps, plusieurs auteurs ont tenté de restituer le passé comorien avec leurs propres grilles de lecture. Certains, comme Jean Martin1, l’ont abordé à travers un regard essentiellement franco-français. D’autres, à l’image de Thoueybat Saïd Omar-Hilali2, en ont proposé une lecture plus personnelle et partisane, notamment lorsqu’il s’est agi de réhabiliter la mémoire d’un ancêtre au parcours controversé. Dans nombre de ces travaux, les sources comoriennes restent peu exploitées ou ne bénéficient pas toujours du même crédit que les sources écrites étrangères.

Or, la tradition orale comorienne ne saurait être réduite à un simple complément des archives écrites. Elle constitue une source historique à part entière. Transmis de génération en génération, les récits peuvent conserver la mémoire d’événements, de rapports de pouvoir, de généalogies et de faits parfois absents des documents écrits. Comme toute source historique, ils doivent naturellement être confrontés à d’autres témoignages et soumis au recoupement. Mais lorsqu’ils trouvent des correspondances dans les archives et les récits contemporains, ils peuvent apporter un éclairage précieux sur des événements longtemps racontés depuis l’extérieur.

C’est dans cet esprit que nous avons choisi de donner toute leur place aux témoignages directs issus de la société comorienne. Notre démarche consiste notamment à restituer, autant que possible dans leur intégralité, des sources qui n’ont parfois été citées que partiellement dans d’autres publications. Il s’agit moins d’opposer tradition orale et sources écrites que de les confronter afin de faire émerger une compréhension plus complète du passé.

C’est dans cette perspective que nous publions aujourd’hui le témoignage d’Abdallah bin Wazir (vers 1875 – 15 mai 1919), fils de Wazir Djumɓe Fumu et originaire de Ntsudjini et de Mroni. Son récit porte sur l’un des épisodes politiques majeurs de la fin du XIXe siècle à Ngazidja : la seconde Nkoɗo nkuu, conflit qui opposa les sultans Ntiɓe Msafumu wa Fefumu et Saïd Ali wa Saïd Omar entre 1878 et février 1883.

Le témoignage fut recueilli à Hambourg les 19 et 21 août 1912 par les équipes de Carl Meinhof et de Martin Heepe. Près de trente ans après les événements, Abdallah bin Wazir livre un récit particulièrement détaillé de cette période de bouleversements politiques.

Son témoignage mérite toutefois d’être replacé dans son contexte. Abdallah bin Wazir était encore très jeune au moment des événements qu’il relate. Son récit ne peut donc pas être considéré comme celui d’un témoin direct de l’ensemble des faits. Il s’agit vraisemblablement, pour une part importante, d’une mémoire acquise et transmise au cours des années suivantes. Cette caractéristique n’enlève pas pour autant tout intérêt à son témoignage. Bien au contraire, son environnement familial lui donnait accès à une mémoire politique particulièrement riche : des membres de ses deux familles avaient été liés aux gouvernements des deux protagonistes du conflit.

Surtout, plusieurs faits et événements rapportés par Abdallah bin Wazir trouvent des correspondances dans d’autres sources écrites et dans les travaux historiques consacrés à cette période. Ces recoupements ne permettent évidemment pas de considérer chaque détail du récit comme définitivement établi. Ils montrent cependant que certaines traditions orales trouvent des confirmations dans des sources indépendantes.

Chronique d’Abdallah bin Wazir Djumɓe Fumu

Quelques notes préliminaires

Les souverains d’Itsandraya étaient Fumnau3, Msafumu, Fumɓavu4 et Ntiɓe Mbamba ; tels étaient les souverains d’Itsandraya. Les souverains de Ɓamɓao étaient Mwinyi Mkuu5, Mwinyi Mdji6, Ahmed bin Sultwan7, Msafumu wa Mavondzonga, Saïd Bakar8, Sultan Abdallah9 et Saïd Ali. Les souverains de Mitsamihuli étaient Ɓwana Fumu, Msafumu10, Trambavu11, Mɓaantsi, Fefumu12 et Mɓafumu13. Tels étaient les souverains de Mitsamihuli. Les souverains de Mbadjini étaient Uma, Mahongoo14, Haɗidja et Sultan Hashim15. Tels étaient les souverains de Mbadjini.

Mwinyi Mkuu et Fumnau16 firent la guerre et se combattirent. Cette guerre est appelée Nkoɗo nkuu [la Grande Guerre]. Elle eut lieu à Hamahame et à Washili et s’étendit jusqu’à Mɓeni. Puis on reprit le combat à Tsidje et l’on combattit à Mbuɗe et à Mbwankuu. Ceux d’Itsandraya furent vaincus. Cette guerre dura deux ans. Depuis lors, ils n’ont plus fait la guerre. Cent dix années se sont écoulées depuis le combat jusqu’à aujourd’hui.

La Grande Guerre entre Saïd Ali et Msafumu

Soixante-dix-huit ans après17, Saïd Ali partit pour La Mecque18 ; Saïd Ali avait alors treize ans. Il resta cinq ans à La Mecque, puis revint. Il entreprit un voyage à Ndzuani et y resta cinq mois. Son père, Saïd Omar, vint de Maore à Ndzuani et salua son fils Saïd Ali. Il lui dit : « Va à Ngazidja et salue ta mère et tes frères et sœurs. » Alors il dit à son père : « Je ne vais pas à Ngazidja pour saluer les gens et revenir ensuite ; mais si je vais à Ngazidja, je veux aussi obtenir le pouvoir de gouverner. »

Son père, Saïd Omar, lui dit : « Tu es encore un petit garçon ; tu n’obtiendras pas le pouvoir de gouverner à Ngazidja. Car, à Ngazidja, il y a des souverains qui disposent de davantage de moyens que toi. Msafumu ne prendra pas le pouvoir au Sultan Abdallah pour te le donner. Car le Sultan Abdallah est le beau-frère de Msafumu. Msafumu wa Fefumu a épousé la sœur du Sultan Abdallah19. Ne pense donc pas que Msafumu te donnera le pouvoir. Il ne te le donnera pas, pas plus que les gens de Ngazidja. Car tu n’as rien que tu puisses leur donner. »

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Alors Saïd Ali dit à son père : « Je vais à Ngazidja, je prendrai les serviteurs de ma mère et je leur donnerai de l’argent, et ils devront me procurer le pouvoir. S’ils ne veulent pas, je commencerai la guerre et je me battrai avec eux. »

Son père lui dit : « Tu ne connais pas les gens de Ngazidja. Ce n’est pas une petite affaire : les gens de Ngazidja sont des gens mauvais, ils n’aiment personne, car ils sont cupides. Si donc tu vas à Ngazidja, sache à quoi t’attendre. Si Msafumu wa Fefumu accepte et te donne le pouvoir, alors c’est bien. S’il refuse, ne reste pas à Ngazidja, mais lève-toi, reviens à Ndzuani et reste ici. » Alors Saïd Ali dit à son père : « Je ne reviendrai pas à Ndzuani. Car je ne suis pas un Mndzuani, mais un Mngazidja20. »

Et il se mit en route et se rendit à Mwali, où il resta trois mois. Puis il poursuivit son voyage vers Ngazidja, accompagné du sultan de Mwali, Abdurahman bin Saïd Mkadara. Ils arrivèrent à Ngazidja et débarquèrent à Mroni. Tout Ngazidja était venu à Mroni pour voir Saïd Ali lorsqu’il arriva. Car beaucoup de gens de Ngazidja ne le connaissaient pas et n’apprirent qu’à ce moment-là21, lorsqu’il vint auprès d’eux, qu’il était le souverain. Et il prit résidence à Shashanyongo22 (à Ɓadjanani).

Les gens vinrent lui rendre visite. Il resta cinq mois. Puis il désigna ses maseha, ses wazirs et des wafaume wa mahazi, les rassembla et se mit en route vers Itsandraya auprès de Msafumu23. Il arriva et lui dit : « Je suis venu et je souhaite que tu me donnes le pouvoir de gouverner [dans le Ɓamɓao]. » Msafumu lui dit : « Nous voulons en discuter. Car le pouvoir appartient maintenant à Saïd Bakari (à Mroni)24. Nous allons donc délibérer pour savoir si nous devons te donner le pouvoir et le retirer à Saïd Bakari. En attendant, va et attends. Je convoquerai les wazirs et les nobles, les conseillers de Ngazidja, et je leur en parlerai25. »

Saïd Ali retourna à Mroni et y resta un premier mois, puis un deuxième mois, puis un troisième mois, sans recevoir aucune réponse quant à savoir s’il obtiendrait ou non le pouvoir. Alors il se rendit à Ikoni, y prit résidence et fit appeler Mhummaɗi wa Hamaɗi, le grand wazir, et lui demanda : « Que devons-nous faire dans cette affaire ? » Celui-ci lui dit : « Reste ici à Ikoni et attends-moi ; ne retourne pas à Itsandraya auprès de Msafumu. J’irai moi-même. »

Saïd Ali resta donc à Ikoni et attendit. Mhummaɗi wa Hamaɗi se mit en route, s’arma et se rendit à Itsandraya auprès de Msafumu. Il lui dit : « Je voudrais savoir quelle décision vous avez prise, vous autres d’Itsandraya. » Msafumu wa Fefumu, sultan d’Itsandraya, dit : « J’ai définitivement remis le pouvoir au Sultan Abdallah. Va donc dire à Saïd Ali que j’ai donné le pouvoir au Sultan Abdallah et que nous gardons l’argent que vous nous avez donné26. »

Alors Mhummaɗi wa Hamaɗi dit à Msafumu : « Aridjalia [Adieu], je m’en vais. S’il plaît à Dieu, je ne reviendrai plus à Itsandraya pour te demander le pouvoir, Msafumu. » Il partit et arriva à Ikoni, où il apporta à Saïd Ali la nouvelle. Celui-ci dit : « Allons, partons pour Mbadjini et établissons-nous là-bas, examinons notre situation et réfléchissons à ce que nous devons faire. » Et il partit avec ses gens, les maseha, les wazirs et les wafaume wa mahazi. Ils arrivèrent à Mbadjini27 et s’y installèrent tranquillement. Saïd Ali écrivit une lettre et l’envoya à son père à Maore, lui faisant part de tout ce qui lui était arrivé.

Son père, Saïd Omar, lui répondit dans une lettre et dit : « Je te l’ai dit depuis longtemps déjà : ne va pas à Ngazidja pour obtenir le pouvoir, car les waNgazidja ne consentiront pas à te donner le pouvoir afin que tu règnes désormais. Reste donc à Mbadjini et éprouve tes gens que tu as auprès de toi, pour voir s’ils sont aptes à la guerre, et fais-le-moi savoir. »

Saïd Ali écrivit de nouveau une lettre à son père et l’informa en ces termes : « Les gens que j’ai sont comme des dents. Car les dents ne s’abandonnent pas les unes les autres, sauf si l’une d’elles tombe. Tels sont mes gens ici. »

Lorsque son père, Saïd Omar, entendit cela, il le félicita et lui dit : « Patiente et reste dans le pays de Mbadjini jusqu’à ce que je t’envoie des soldats. » Et ainsi Saïd Ali wa Saïd Omar resta à Mbadjini pendant cinq ans28, jusqu’à la sixième année après son arrivée à Mbadjini. Alors son père lui envoya des soldats de Ndzuani : 300 hommes, armés de leurs fusils, arrivèrent à Mbadjini.

Alors Saïd Ali partit avec ses hommes qui se trouvaient à Mbadjini ; ils se joignirent à ces soldats et poursuivirent leur route jusqu’à ce que, le troisième jour, un jeudi, ils arrivent de bon matin à 9h à Ikoni. Ils construisirent alors une fortification et restèrent à Ikoni. Et il resta tranquille. Telle est l’histoire de la manière dont Saïd Ali arriva à Ikoni.

La nouvelle en parvint à Mroni et à Itsandraya ; et Msafumu fut irrité et se mit en route pour Mroni, où il s’installa. Tout Itsandraya, ainsi que Mbuɗe, Hamahame, Washili, Mitsamihuli, Mbwankuu et Hamɓuu, vinrent à Mroni et construisirent une fortification dans le quartier de Djumwamdji-Mbuɗe, au-dessus de la ville, et s’y installèrent.

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Chaque jour, des troupes de Msafumu partaient et sortaient de la ville, entreprenaient quelque expéditions pour aller chercher des provisions, puis rentraient en ville, pendant deux mois. L’armée de Saïd Ali, en revanche, n’était encore sortie d’Ikoni pour aller nulle part ; ils restaient tranquillement à Ikoni, occupés à leurs affaires.

Mais au troisième mois, l’armée de Saïd Ali partit en expédition pour aller chercher des provisions. Ils arrivèrent jusqu’à un endroit appelé Mvuni. L’armée de Msafumu partit de Mroni et se dirigea vers Mvuni, où elle rencontra l’armée de Saïd Ali. Les hommes de Saïd Ali considérèrent que l’endroit où ils se trouvaient était proche de Mroni : « Mieux vaut que nous nous retirions. » Ils reprirent donc la route d’Ikoni jusqu’à ce qu’ils arrivent à un endroit appelé Mwazini.

Là, ils s’arrêtèrent et décidèrent : « Nous allons rester ici et attendre l’armée de Msafumu et, lorsqu’elle arrivera, nous l’attaquerons, que ce soit nous qui la vainquions ou elle qui nous vainque. Car ici nous sommes aussi près d’Ikoni que de Mroni. » Ils n’étaient pas là depuis longtemps lorsque l’armée de Msafumu arriva. Le combat dura de 9h à 13h, puis l’armée de Saïd Ali retourna à Ikoni.

Du côté des hommes de Msafumu, 8 furent tués et 15 blessés29. On resta tranquille. Mais le douzième jour après le combat de Mwazini, Saïd Ali partit et prit avec lui son armée — ils étaient 500 hommes avec les soldats venus de Ndzuani, tous armés de leurs fusils — et il plaça 100 fusils à Ikoni pour garder la ville. Avec les quatre cents autres, il se rendit en un lieu appelé Nyandoni, construisit une fortification et s’y installa.

Lorsque Msafumu apprit que Saïd Ali était arrivé à Nyandoni et y construisait une fortification, il sut qu’il serait vaincu. Msafumu envoya son armée depuis Mroni et construisit à Tsidje. Une moitié fortifia Tsidje, l’autre moitié resta à Mroni. Saïd Ali arriva à Nyandoni et y construisit sa fortification. Le neuvième jour de son séjour, l’armée de Saïd Ali partit de Nyanɗoni en direction de Tsidje. L’armée de Msafumu sortit et engagea le combat30. On combattit à partir de 8h du matin, un dimanche ; le combat dura jusqu’à 10h.

Alors tombèrent Mvulana wa Fumbamba, Mcinga et Mze Fumbamba mna Mfwashuma, un combattant très redoutable. Tombèrent également Mnadjamali et Mwandzeuma wa Fumu, le vizir de Msafumu. Et le combat dura du matin jusqu’à 16h. Alors l’armée de Msafumu fut mise en déroute et rejetée dans la ville de Tsidje, à laquelle on mit le feu. Msafumu vint de Mroni à Tsidje et trouva la ville en flammes. Il dit : « Nous sommes vaincus ; fuyons et partons chacun de notre côté. » Alors l’armée de Msafumu se retira, vaincue. L’armée de Saïd Ali la poursuivit jusqu’à la ville d’Itsandraya, qui fut incendiée. Les habitants la quittèrent pendant la nuit et s’enfuirent.

Au même moment, les gens qui se trouvaient à Mroni, les notables d’Itsandraya qui étaient à Mroni, s’enfuirent eux aussi lorsqu’ils apprirent que Msafumu avait été vaincu et que Saïd Ali approchait. Les notables et les vizirs d’Itsandraya, qui n’avaient pas accompagné l’armée, car ils étaient restés dans la ville de Mroni, s’enfuirent. Ils se jetèrent à la mer et nagèrent au large, loin de là.

Or, dans le port, se trouvaient deux navires de Saïd Bargash, sultan de Zanzibar. Ils montèrent à bord des navires ; ceux-ci prirent la mer et arrivèrent à Zanzibar31. Les notables et les vizirs d’Itsandraya débarquèrent à Zanzibar et y restèrent tranquillement. Et Saïd Ali prit possession de Ngazidja, en assuma le pouvoir et s’y installa32.

Puis Saïd Ali partit et se rendit à Mitsamihuli33, où il resta quinze jours. De là, il vint à Ntsaweni, à Mbuɗe34. Mais le quatrième jour après son arrivée à Mbude, Msafumu partit avec son armée vers un endroit appelé Dzahadjuu (Dzahani), le fortifia et s’y installa. La nouvelle en parvint à Mbuɗe et atteignit Saïd Ali. Celui-ci partit, prit avec lui sa levée en masse et se mit en route. Il arriva jusqu’à un endroit appelé Mifumɓuni, y construisit une fortification en pierre et y resta.

Msafumu partit de Dzahani pendant la nuit et se dirigea vers Ntsudjini. Il entra dans la ville, barricada les portes de la forteresse et resta dans la ville. À l’aube, les hommes de Saïd Ali se rendirent à Dzahani pour combattre. Mais lorsqu’ils y arrivèrent, ils trouvèrent que Msafumu s’était échappé : il était venu à Ntsudjini, était entré dans la ville et avait barricadé les portes de la forteresse. L’armée de Saïd Ali retourna à Mifumɓuni, y resta jusqu’au coucher du soleil et dormit.

Le deuxième jour, l’armée de Saïd Ali partit pour Ntsudjini. Ils arrivèrent et trouvèrent les portes de la ville barricadées. Ils ne purent pas pénétrer dans la ville. Le combat faisait rage autour de la forteresse. Les hommes de Saïd Ali retournèrent à leur fortification et y restèrent. Mais le quatrième jour, en faisant le guet, ils virent arriver un navire de Zanzibar. Il transportait 600 soldats. Ceux-ci arrivèrent à la ville d’Itsandraya. Le navire jeta l’ancre et débarqua des soldats pour Msafumu. On annonça à Msafumu : « Le navire de Saïd wa Suɓeta35 est arrivé de Zanzibar avec des soldats pour toi. » On entendit les fusils crépiter.

Les troupes de Saïd Ali comprirent alors que Msafumu avait reçu des troupes de Zanzibar et lui dirent : « Mieux vaut que nous retournions à Mroni, que nous occupions la forteresse, que nous barricadions la ville et que nous informions ton père à Ndzuani afin qu’il nous envoie de l’aide. » Saïd Ali vint à Mroni ; ils barricadèrent la ville et y restèrent.

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Le troisième jour, Msafumu partit avec sa levée en masse et arriva jusqu’à un endroit appelé Mihamɓani, situé au-dessus de la ville de Mroni. Il y arriva, s’y retrancha et y resta avec sa levée en masse. Il bloqua toutes les routes, et même la mer. Alors les gens qui se trouvaient dans la forteresse furent plongés dans une grande détresse. Ils ne pouvaient pas sortir : car tout homme qui apparaissait quelque part était atteint par une balle et tué. Cela dura cinq mois.

Au sixième mois, des soldats vinrent de Ndzuani : 120 hommes arrivèrent. On attendit jusqu’au septième mois ; alors des troupes de Ndzuani arrivèrent, 150 hommes, débarquèrent et restèrent dans la ville de Mroni. On reconnut alors et l’on se convainquit que la ville était trop petite. Il y avait trop de monde. Alors l’armée tint conseil : « Devons-nous partir et combattre, que nous soyons vaincus ou que nous les vainquions ? »

L’armée de Saïd Ali sortit dans l’obscurité et encercla les retranchements de Msafumu36 ; à l’aube, ils engagèrent le combat. Il dura du matin jusqu’au coucher du soleil. Un certain nombre d’hommes moururent. Puis l’armée de Saïd Ali retourna à la ville et y resta. Au troisième mois, l’armée de Saïd Ali sortit de nouveau de la ville et se rendit à un endroit appelé Nkanwadjuu. Ils y construisirent une fortification et y restèrent jusqu’au deuxième mois.

Alors l’armée de Msafumu partit de Mihamɓani en direction d’Itsandraya. Ils entrèrent dans la forteresse, y restèrent, barricadèrent les portes de la forteresse et demeurèrent dans la ville. Ils se trouvèrent dans une grande détresse, car personne ne trouvait même un petit endroit par lequel sortir. Les gens restèrent en haut dans la fortification.

Les provisions étaient épuisées. Il n’y avait plus de nourriture dans le pays. On ne trouvait même pas un peu de quoi manger. Alors on abattit les bovins et les chèvres, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus. Puis on abattit les cocotiers et on mangea leur cœur37. Et lorsque ceux-ci furent épuisés, on mangea même les peaux séchées.

Alors les habitants des villes d’Itsandraya et de Ntsudjini commencèrent à mourir de faim. Et pourtant il n’y avait personne pour les enterrer. Les gens mouraient et pourrissaient sur leurs couches. Une maison pouvait avoir quatre, cinq, voire six morts, sans que les gens le sachent, car il n’y avait personne pour aller voir et prendre soin de celui qui se trouvait dans sa maison38.

Et Msafumu wa Fefumu, sultan d’Itsandraya, vit les gens mourir. Il convoqua ses hommes et leur dit : « Nous allons ouvrir la ville. Ceux qui restent encore pourront être tués par Saïd Ali, ou bien il pourra les laisser libres et ne pas les tuer. Quant à moi, je pars maintenant et je m’en vais. Si je devais être capturé par Saïd Ali, qu’il me tue. » Il partit dans l’obscurité et ceux qui avaient survécu sortirent pour s’échapper. L’armée de Saïd Ali reçut la nouvelle : « Msafumu est sorti de la forteresse. » On le chercha jusqu’à l’aube. Alors Msafumu fut trouvé, capturé et conduit à la fortification de Saïd Ali.

Saïd Ali lui donna des hommes avec cet ordre : « Prenez-le et conduisez-le à Mroni, dans la maison de Mze Suluhu à Ɓaidi, et laissez-le là jusqu’à ce que j’arrive. » Ils le prirent, le conduisirent à Ɓaidi, le placèrent dans la maison et en barricadèrent la porte. Saïd Ali partit de Nkanwadjuu et arriva à Mroni. Il choisit douze hommes de Ndzuani et leur dit : « Allez le garder ! Que pas un seul homme n’entre ! »

Les hommes de Ndzuani s’y rendirent et y restèrent. Et lorsque la nourriture destinée à Msafumu arrivait, les hommes de Ndzuani veillaient à la recevoir et la mangeaient. Enfin, le quinzième jour39 après leur arrivée à Mroni, les hommes de Ndzuani qui étaient couchés devant la maison lui passèrent une corde autour du cou et l’étranglèrent ; il mourut. Tout Ngazidja fut épouvanté. Chacun disait : « Ya Rwabi nafusi ! [Seigneur, Seigneur, mon âme !] »

La pluie, le jour et la nuit, et le froid. Lorsqu’on allait sur la route, on trouvait un mort. On ne pouvait pas marcher une demi-heure sans rencontrer un mort. Dans tout Ngazidja, il ne resta plus personne, homme ou femme. Les gens partirent en voyage : les uns allèrent à Madagascar, les autres à Mwali, les autres encore vinrent à Zanzibar. Et Saïd Ali régna sur l’ensemble de Ngazidja.

(Il eut beaucoup de chance, mais ce ne fut pas un homme important [un héros].)

ABDALLAH BIN WAZIR, 19 et 21 aout 1912.

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Annexe : les quartiers de la ville de Mroni en 1912 :

  • Shashanyongo
  • Mraya wa mbwani (quartier des pêcheurs sur le rivage)
  • Traleni
  • Irungudjani
  • Ngomentsini (au-dessous de la forteresse)
  • Ɓaiɗi
  • Ivundzoni (au tournant du chemin)
  • Mfuɓani (nom d’une sorte de natte)
  • Shinɗoni
  • Madjenini
  • Djuu mwa vumwe (au-dessus des rochers)
  • Ziraruni (au croisement des chemins)
  • Kurantsini (au-dessous du mur)
  • Djuu mwa mdji mbuɗe (au-dessus de la ville)
  • Milemɓeni (quartier des cordiers)
  • Shunɗani (quartier des cours ou des ateliers)
  • Ɓadjanani
  • Mtsangani (sur le sable, au bord de la mer).
Référence :
  • Die Komorendialekte Ngazidja, Nzwani und Mwali, Martin Heepe (1920).
Notes :
  1. « Comores : quatre îles entre pirates et planteurs » en 2 tomes : Razzias malgaches et rivalités internationales (fin XVIIIe s. – 1875) et Genèse, vie et mort du protectorat (1875-1912). ↩︎
  2. « La vie du sultan Saïd Ali des Comores, Ma foi est ma force ». ↩︎
  3. Fumnau wa Tramɓavu dit Fumnau wa Kori. Il était aussi Ntiɓe de Ngazidja. ↩︎
  4. Fumbavu wa Fefumu. Il était aussi Ntiɓe de Ngazidja. C’est un demi-frère de Msafumu. ↩︎
  5. De son vrai nom Ahmed bin Saïd Ali Swaleh. Il était aussi Ntiɓe de Ngazidja. ↩︎
  6. Mwinyi Mdji bin Ɓwana Hadji. ↩︎
  7. Muhammad bin Sultwan Ahmed, un des fils de Mwinyi Mkuu. Il était aussi brièvement Ntiɓe de Ngazidja après avoir renversé son propre père. ↩︎
  8. Saïd Bakar bin Sultwan Ahmed, un des fils de Mwinyi Mkuu. ↩︎
  9. Abdallah bin Saïd Hamza. ↩︎
  10. Msafumu wa Tramɓwe. ↩︎
  11. Ɓwana Fumu wa Mɓafumu et Tramɓavu wa Mɓafumu. ↩︎
  12. Mbaantsi wa Ɓwana Hadji et Fefumu wa Ɓwana Hadji. ↩︎
  13. Il s’agit de Mbafumu wa Djumɓe Fumu. Mais il est venu plus tard après lui, à Mitsamihuli, un Kori du nom de Mɓafumu bin Saïd ↩︎
  14. Uma Ɗari et Mahongoo Ɗari. ↩︎
  15. Hadidja et Hashim sont des enfants de Mwinyi Mkuu. ↩︎
  16. Il s’agit là d’une erreur, voire d’une confusion de la part de l’auteur. Mwinyi Mkuu n’était pas en conflit avec Fumnau, mort en 1804, soit avant son accession au trône du Ɓamɓao. Il entra en revanche à plusieurs reprises en conflit avec Fefumu, fils de Fumnau et de Ɓwana Fumu bin Mɓafumu. La première grande guerre à laquelle l’auteur fait ici allusion opposa principalement Mwinyi Mkuu à Fumɓavu wa Fefumu, petit-fils de Fumnau, entre 1848 et 1852. Le nombre d’années écoulées jusqu’en 1912, avancé ici, ne tient donc pas non plus. ↩︎
  17. Idem. Le nombre d’années écoulées après la première grande guerre ne tient pas. ↩︎
  18. Durant cette période, certaines personnes à Ngazidja le connaissaient sous le nom de Mhadji (« le pèlerin »). ↩︎
  19. Msafumu a épousé Mwana Anziza binti Saïd Hamza, petite-fille de Sultan Ahmed. ↩︎
  20. Son père, Saïd Omar, est un prince de Ndzuani. Mais, dans une société comorienne matrilinéaire, l’appartenance et l’origine d’une personne sont définies par sa lignée maternelle. Saïd Ali ne fait ici que rappeler ce principe à propos de son père. ↩︎
  21. Bien que né à Mroni vers 1855, Saïd Ali n’a pas grandi à Ngazidja. Il fut envoyé très jeune à Maore, en 1862, où son père s’était exilé. Il passa ainsi une partie de son adolescence en dehors de son île natale, avant de rentrer à Ngazidja à la fin de l’année 1878. ↩︎
  22. Le palais royal Shashanyongo. ↩︎
  23. En tant que Ntiɓe de Ngazidja, c’est à Msafumu qu’il revenait de donner le pouvoir à qui il souhaitait dans les différents sultanats. ↩︎
  24. À cette période précise, le pouvoir dans le Ɓamɓao s’exerçait de manière tournante entre Abdallah bin Hamza, Saïd Bakar wa Mwinyi Mkuu et Mwinyi Mdji. ↩︎
  25. Selon diverses sources, Msafumu n’était pas, au départ, opposé à l’idée d’introniser Saïd Ali dans le Ɓamɓao. Le fils de Saïd Omar avait en effet rapporté de Zanzibar une lettre de Saïd Bargash destinée à son allié Msafumu. Celui-ci y était invité à lui accorder ce qu’il souhaitait et, afin d’éviter d’éventuels conflits, à marier sa fille Twaimia à Saïd Ali pour renforcer leurs liens. Encouragé par les notables d’Itsandraya, Msafumu envisageait donc déjà d’organiser la cérémonie d’intronisation. Mais son épouse, Mwana Anziza, s’y opposa et exerça des pressions sur lui, lui faisant comprendre qu’il ne devait pas déposséder son frère Abdallah du pouvoir dans le Ɓamɓao. ↩︎
  26. Il s’agit de cadeaux coutumiers offerts au sultan. Dans le cas présent, ils comprennent également la dot de Saïd Ali destinée à son mariage avec Twaimia binti Msafumu. ↩︎
  27. Ils s’installèrent à Mbadjini vers juillet 1879 et reçurent l’hospitalité du sultan Uma Ɗari, qui assurait une sorte d’intérim pour Hashim wa Mwinyi Mkuu et la sœur de celui-ci, Hadidja, épouse d’Uma. Après avoir rompu ses fiançailles avec Twaimia bint Msafumu, Saïd Ali demanda en mariage Wamga bint Uma Ɗari. Sa demande fut acceptée, mais les noces ne furent célébrées et consommées que l’année suivante. Il lui fut demandé de rester à Fumɓuni et d’attendre le retour de pèlerinage des véritables décideurs, à savoir sa mère, Haɗjidja, et son oncle Hashim. ↩︎
  28. Ce ne fut pas le cas. Saïd Ali quitta le Mbadjini près d’un an et demi après s’y être établi, vers octobre-novembre 1880, après avoir reçu des renforts en hommes et en armes en provenance de Ndzuani, envoyés par le sultan Abdallah bin Salim avec le concours de son père, Saïd Omar, ainsi que de Mwali, de la part du sultan Abdurahman bin Saïd Hamadi. ↩︎
  29. La bataille de Mwazini se déroula en juin-juillet 1881, pendant le mwezi wa mɗezo, selon la chronique de Taɓiɓou Ahamaɗi. ↩︎
  30. Selon les chroniques, certaines font précéder la bataille de Nyanɗoni de celle de Mwazini. Ce qui est certain, c’est que les deux affrontements se sont succédé. Abdallah bin Wazir avance ici que, après sa défaite à Nyanɗoni, Msafumu s’avoua vaincu et se réfugia à Mbwankuu. Cette version nous semble la plus cohérente, puisque c’est à Nyanɗoni que Msafumu fut capturé avant d’être assigné à résidence à Mbwankuu. ↩︎
  31. Parmi ceux qui embarquèrent précipitamment pour Zanzibar figuraient le sultan Abdallah bin Saïd Hamza ainsi que les princes Fumu Mhanɗa et Mlanao Hinye. ↩︎
  32. Saïd Ali wa Saïd Omar devint ainsi, pour la première fois, le nouveau Ntibe de Ngazidja. ↩︎
  33. Soumettre le sultan Ɓwana Fumu wa Mɓafumu. ↩︎
  34. Soumettre la sultane Singa wa Maɗi Djimɓa. ↩︎
  35. Il s’agissait des troupes envoyées par le sultan de Zanzibar, Saïd Bargash, et commandées par Abubakar bin Hadji, dit Kara Hadji, pour soutenir son allié Msafumu. Elles débarquèrent sur la plage d’Itsandraya Mdjini le 8 rabi el-akhir 1298, correspondant au lundi 27 février 1882. ↩︎
  36. Les hostilités reprirent à la fin du mois d’octobre et au début du mois de novembre, avec la bataille de Mihamɓani, qui changea radicalement le cours de la guerre, notamment avec l’adoption de nouvelles stratégies et l’utilisation intensive des armes à feu. ↩︎
  37. « Owandru wakauha wetsindza eminazi wehila lesale ». ↩︎
  38. Cette situation apocalyptique fut rapportée par de nombreux acteurs du conflit, des deux côtés, dans diverses villes de Ngazidja à cette période, pendant et après la fin de la guerre. ↩︎
  39. La plupart des sources concordent sur le fait que Msafumu fut tué dans sa cellule entre le septième et le huitième jour. ↩︎

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Kori Tari, Rédacteur en chef de Beshelea.com, est un passionné de la culture et de l'histoire des Comores. Amoureux du Shikomori, il a grandi en étant bercé par les contes, les devinettes et les jeux traditionnels de son pays.

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